L'enjeu

Alors que le système scolaire français est présenté comme un outil d'égalité, les écarts de réussite liés à l'origine sociale restent massifs dès les premières années. Comprendre les mécanismes de tri au primaire et au collège permet d'analyser comment l'institution transforme les héritages familiaux en destins scolaires, tout en légitimant ces trajectoires par le concept de mérite.

L'intervenant

Marie Duru-Bellat est sociologue et professeure émérite à Sciences Po Paris, rattachée au Centre de recherche sur les inégalités sociales (CRIS). Chercheuse associée à l'IREDU (Institut de Recherche sur l'Éducation) à Dijon, elle travaille depuis longtemps sur les inégalités scolaires, sociales et de genre, ainsi que sur les politiques éducatives et les désillusions de la méritocratie.

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École française : la fabrication précoce des héritiers et des exclus

En quoi l’école française favorise-t-elle la reproduction ou la réduction des inégalités sociales dès la primaire et le collège ?

Dans une société comme la nôtre, l'école est mobilisée pour reproduire les positions sociales, parce qu’on ne sait pas très bien sur quelle base on répartirait les enfants. On dit à la fois que les gens sont égaux, mais les places sont inégales. On va donc demander à l'école de trier et de classer les individus selon leurs qualités et selon ce qu'on appellera le mérite, pour les répartir dans les différentes positions sociales. Mais ce processus n'est pas neutre : il repose sur des mécanismes invisibles qui transforment les inégalités de départ en verdicts scolaires définitifs.

La genèse de l’inégalité et l’empire de l’implicite

Pourquoi certains enfants se sentent-ils « chez eux » à l'école dès la primaire, tandis que d'autres y restent des étrangers ?

Les enfants qui arrivent à l’école primaire sont déjà vieux, d’une certaine manière. Ils ont six ans et les milieux familiaux sont extrêmement inégaux, pour des raisons matérielles et culturelles. Dans les milieux très instruits, on « fabrique » le petit écolier : on l’habitue au langage, aux livres et à une certaine curiosité. À l’inverse, d’autres enfants moins bien entourés peuvent trouver certains exercices absurdes. Quand une maîtresse pose une question dont elle a déjà la réponse, c’est un jeu sur le langage qui n’est pas naturel pour tout le monde. L’enfant peut se demander pourquoi on lui demande ça puisqu’elle le sait.

Certains enfants arrivent avec un équipement cognitif déjà ajusté aux attentes de l’école. Ils ont appris à manipuler les nombres, à écouter une histoire sans s’agiter. Pour eux, l’école est le prolongement naturel de la maison. Pour d’autres, c’est un monde de règles nouvelles, une langue légèrement différente, où l’on attend des choses qu’ils n’ont jamais pratiquées. En quelques mois de CP, les écarts sont déjà là et l’école ne parvient pas à compenser cette préparation inégale.

Quelle place accordez-vous à ce que l'école ne nomme pas (codes, langage, attitude) dans la construction des inégalités ?

L’école évalue et classe sans cesse pour détecter le mérite. Mais ce mérite s’appuie sur un « curriculum caché », un programme invisible qui n’est jamais officiellement enseigné. On valorise l’abstraction, souvent confondue avec l’intelligence pure, ce qui favorise ceux qui sont familiers avec ce mode de pensée. On juge la politesse, la manière de se tenir, la capacité à rester assis et à parler un français académique.

Si on ne maîtrise pas ces codes au bon moment, on est mal évalué. Ce n’est pas seulement une question de connaissances, c’est une question d’attitude et de style. On attend des élèves une certaine autonomie, mais on ne leur donne pas forcément les clés pour l’acquérir. Cette culture scolaire, héritée d’une tradition très intellectuelle et livresque, fait que ceux qui ne possèdent pas ce style incorporé se sentent étrangers au système. Ils finissent par se dire que l’école ne s’adresse pas à eux, alors même qu’ils font des efforts pour apprendre.

Le collège : entre culture des héritiers et ségrégation spatiale

Quels sont les dispositifs ou les modes d'organisation du collège qui accentuent les inégalités ?

Le passage au collège est une rupture majeure qui accélère les fractures. L’organisation y est très rigide, avec un découpage du temps par heure et un changement permanent de professeurs. Cette fragmentation perd les élèves les plus fragiles, ceux qui auraient besoin d’un cadre stable et d’une relation pédagogique personnalisée. On demande à des enfants de onze ans de gérer une complexité administrative et organisationnelle que certains ne maîtrisent pas.

La culture scolaire du collège unique est restée celle de l’ancien lycée d’élite des années cinquante, conçu pour les héritiers. On a ouvert les portes à tout le monde, mais on n’a pas changé le contenu. On propose une culture abstraite, centrée sur les textes et les concepts, qui est très éloignée de la vie quotidienne de beaucoup d’élèves. Pour ceux qui n’ont pas de soutien à la maison pour décoder ces savoirs, le collège devient un lieu d’incompréhension croissante.

Le jeu des options et l'entre-soi créent-ils des filières d'élite au sein même du collège ? 

Le collège est unique en théorie, mais les familles favorisées savent parfaitement contourner cette règle. Elles utilisent les options comme le latin ou les classes bilingues pour reconstituer des filières de niveau et assurer l’entre-soi. C’est le principal moteur de la ségrégation. Les parents qui ont les codes vont fuir les collèges « populaires » pour placer leurs enfants là où ils seront entre bons élèves.

Cela crée une séparation physique dramatique. Dans les collèges dits d’élite, on trouve des enseignants plus stables et un climat propice aux études. Dans les collèges populaires, on gère l’urgence sociale et le turnover des professeurs. Cette ségrégation pèse lourdement sur les aspirations : dans un environnement privilégié, viser une classe prépa est la norme ; dans un quartier difficile, on finit par se dire que les longues études ne sont pas pour nous. Le simple fait d’être regroupés entre élèves en difficulté tire tout le monde vers le bas, car les attentes des enseignants et des élèves eux-mêmes s’ajustent à ce contexte.

Le mirage méritocratique et les limites de la massification

Comment le regard de l'école (évaluation, orientation) convainc-t-il certains jeunes que leur destin est tracé ?

L’évaluation en France est particulièrement dure. On classe les élèves, on les compare, et les notes servent souvent de couperet plutôt que d’outil de progression. À force de recevoir des mauvaises notes, l’élève finit par internaliser l’échec. Il se persuade qu’il n’est pas doué, que c’est une question de nature. Le maître, même sans le vouloir, conforte cette idée en s’adressant davantage à ceux qui réussissent.

Le sentiment de confiance en soi décline tout au long de la scolarité. Arrivés en troisième, beaucoup de jeunes ont déjà baissé les bras. Ils acceptent des orientations par défaut, non par goût, mais parce qu’ils pensent qu’ils n’ont pas les capacités pour faire autre chose. On défend la mixité sociale, mais il ne suffit pas de mettre les élèves ensemble. Sans un accompagnement spécifique, le mélange peut même être violent : l’élève moins performant se voit en permanence confronté à l’excellence des autres, ce qui renforce son sentiment d’infériorité.

Pourquoi la massification de l'enseignement n'a-t-elle pas produit la justice sociale espérée ?

On a ouvert l’accès au collège et au lycée, mais la compétition sociale s’est simplement déplacée plus haut. Les familles aisées, pour maintenir leur avantage, cherchent sans cesse à rester en tête. Elles investissent dans des études plus longues, des stages à l’étranger, ou le développement de compétences transversales que l’école ne fournit pas. La massification a aussi créé une inflation des diplômes. Aujourd’hui, avec quatre-vingt pour cent de bacheliers, celui qui ne l’est pas se voit encore plus stigmatisé qu’autrefois. Il se sent nul car il n’a pas atteint le niveau que tout le monde est censé avoir.

La méritocratie est une forme de darwinisme social. Elle donne une caution morale à la hiérarchie sociale : si tu as réussi, c’est que tu le mérites ; si tu as échoué, c’est ta faute. Cela occulte totalement les inégalités de départ. Tant que les écarts entre les positions sociales sont aussi abyssaux, l’école restera une machine de guerre. On ne choisit pas d’être jardinier par passion si on sait que cela condamne à une vie de précarité. Si le fils d’une famille aisée veut être jardinier, on va le décourager car il restera scotché au salaire minimum. Pour qu’il y ait une vraie justice scolaire, il faudrait d’abord que la société soit moins inégale.

Faudrait-il agir sur les salaires plutôt que de tout demander à l'école ?

On en demande trop à l’école. On voudrait qu’elle règle tous les problèmes de la société alors que les inégalités se créent dans l’économie et le monde du travail. Si les écarts de revenus étaient plus faibles, comme dans certains pays nordiques, l’enjeu du diplôme serait moins dramatique. On choisirait sa voie selon ses goûts et non pour éviter la déchéance sociale. L’obsession française pour le diplôme vient du fait qu’il est le seul rempart contre le chômage et la pauvreté.

Mot de fin

L’école française est prisonnière d’une contradiction : elle doit éduquer les citoyens tout en servant de filtre pour le marché du travail. Cette fonction de tri finit par pervertir la pédagogie et sacrifie une partie de la jeunesse. La reproduction sociale n’est pas un accident, c’est le résultat d’un système qui valorise des héritages culturels sous le nom de mérite. La véritable transformation ne viendra pas d’une énième réforme, mais d’une remise en cause de la manière dont nous classons les êtres humains. Il faut désacraliser le diplôme et réduire les inégalités réelles dans la société pour que l’école puisse enfin redevenir un lieu d’apprentissage et non plus seulement une arène de compétition.

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