Dans quelle mesure le terme de « mexicanisation » est-il pertinent pour analyser l'évolution du trafic de drogue en France ?
Le terme n’est pas pertinent. La situation entre les deux pays est très différente, que ce soit sur le plan des niveaux de violence que sur celui des structures sociales et politiques dans lesquelles elle s’inscrit. Le terme de « mexicanisation » relève d’une rhétorique catastrophiste qui vise à conjurer l’impuissance de l’État en créant un épouvantail. ll n’est pas non plus pertinent de parler de « cartel » pour qualifier des groupes comme la DZ mafia. On a affaire à des bandes de quartiers qui ont prospéré du fait de l’impuissance et de l’impéritie des pouvoirs publics. Ces bandes ont des capacités de nuisances considérables, comme l’a montré l’année 2023 à Marseille avec ses 49 morts, mais rien qui approche ce que l’on peut observer au Mexique. Cela ne signifie pas que la situation en France n’est pas inquiétante.
La création d’un Parquet national anticriminalité organisée (PNACO) composé de magistrats spécialisés, entré en fonction en janvier 2026, est une bonne chose. La France comptait déjà des dispositifs pertinents comme les Juridictions Interrégionales spécialisées (JIRS), les cours d’assises spéciales destinées à juger les affaires de trafics de drogues en bande organisée. Or, ces dispositifs ont souffert d’un manque de moyens humains et matériels considérables dans un contexte où le terrorisme monopolisait l’attention des pouvoirs publics. Ainsi, les cours d’assises ont été peu mobilisées au profit de procès en correctionnel débouchant sur des peines insuffisamment dissuasives. Dès lors, la question qui se pose est de savoir si le Parquet aura les moyens de fonctionner correctement.
Quels sont aujourd'hui les principaux circuits d'approvisionnement des drogues consommées en France ?
Le marché français des drogues illicites est aujourd’hui structuré autour de 4 grands types de substances. Tout d’abord, le cannabis, la plus consommée dans le pays, se subdivise en herbe, qui provient essentiellement d’Espagne, et en résine, majoritairement produite au Maroc et éventuellement en Afghanistan. Le deuxième grand produit consommé est la cocaïne qui provient principalement de Colombie.
L’essentiel du trafic de cocaïne passe par la mer avec des porte-conteneurs qui partent depuis le Brésil, l’Équateur et la Colombie pour ensuite traverser l’Atlantique via différentes routes. Il y a la route du nord qui débouche sur les ports de Rotterdam ou Anvers mais également la route du Sud qui alimente des ports comme celui d’Algésiras en Espagne ou encore Gioia Tauro, port calabrais contrôlée par la Ndrangheta. La voie aérienne, minoritaire mais significative, ne doit pas être sous-estimée en raison des mules, personnes recrutées pour transporter dans leur corps ou leurs bagages plusieurs kilos de cocaïne. Il y a ensuite l’héroïne, produite en Afghanistan, dont l’importance a diminué depuis les années 90, mais qui est toujours présente dans certaines régions paupérisées du nord-est de la France. Enfin, le dernier type de drogues sont les drogues de synthèse comme les opioïdes, l’ecstasy, les amphétamines ou la kétamine, produites aux Pays-Bas et en Belgique.
Quel est le fonctionnement d'un trafic de drogue ?
Dans les « cités », le fonctionnement des réseaux les plus puissants est hiérarchisé et obéit à une division du travail. En bas, les guetteurs surveillent les accès, les « charbonneurs » sont au contact de la clientèle tandis que les « nourrices » sont chargées de cacher la drogue dans un endroit sûr. Au stade intermédiaire, les gérants vont organiser l’activité de tous ces gens pour le compte d’un chef qui pilote le trafic parfois de très loin depuis des pays tiers comme l’Espagne, le Maroc ou encore Dubaï. L’entrée dans ces réseaux peut se faire très jeune et de manière différenciée. Certains jeunes vont y rester quelques semaines, quelques mois, quelques années avant d’arrêter pour se réinsérer sur le marché du travail. Certains peuvent commencer en bas de l’échelle et monter en grade au fur et à mesure pour arriver tout en haut, mais ce sont des phénomènes très minoritaires. Les jeunes qui s’engagent là-dedans ont des espoirs d’ascension sociale mais sont très généralement happés par le trafic. Les trafiquants vont globalement les recruter dans le réservoir de main-d’œuvre que constituent les cités où résident des jeunes souvent déscolarisés, au chômage ou en situation de grande fragilité comme les mineurs non accompagnés issus des migrations. La nouveauté provient de l’utilisation massive des réseaux sociaux qui aboutit à une sorte de déterritorialisation du marché où l’on va par exemple recruter sur un point de deal marseillais un jeune de région parisienne. Toutefois, il existe bien d’autres formes d’organisation depuis les micro-réseaux sénégalais du crack à Paris ou les filières albanaises de l’héroïne.
Où va l'argent du trafic de drogue et par quelles voies infiltre-t-il l'économie légale ?
Aujourd’hui, le chiffre d’affaires du marché des drogues en France est estimé à environ 7 milliards d’euros. La dynamique est spectaculaire puisque ce chiffre a triplé en quinze ans. Il faut donc toute une organisation annexe pour blanchir cet argent, et des procédés plus ou moins sophistiqués. Là aussi, il y a une division du travail : des personnes vont être payées spécifiquement pour collecter les recettes de plusieurs points de deal afin de les centraliser et les remettre ensuite à un professionnel qui s’abrite derrière une entreprise légale.
Les secteurs privilégiés du blanchiment sont notamment ceux de l’immobilier dans des pays comme les Émirats Arabes Unis, l’Algérie, l’Espagne ou le Maroc. Il existe une pénétration du tissu économique local par l’argent de la drogue. Certaines entreprises, dans le bâtiment notamment ou la sécurité, vont avoir besoin de cash pour rémunérer leurs travailleurs non déclarés, ou vont s’endetter auprès de trafiquants lorsqu’elles n’ont plus accès au crédit bancaire. Dans la région parisienne, la mafia chinoise joue un rôle très important dans le blanchiment de l’argent de la drogue.
Comment expliquer la transformation de la France en un pays de consommation de drogues à grande échelle au cours des deux dernières décennies ?
Dans les enquêtes en population générale, le chiffre le plus significatif pour mesurer l’évolution des consommations de drogue dans la société française est celui des usages dans l’année, qui désigne les consommations actives les 12 derniers mois précédant l’enquête. C’est pour la cocaïne que la dynamique est la plus spectaculaire puisqu’en dix ans, les usages dans l’année ont triplé. On a dépassé les États-Unis en termes de prévalence de la consommation dans la population adulte.
Le développement de la production colombienne – multiplié par 9 en dix ans – a entraîné une abondance de cocaïne sur le marché européen, entraînant une baisse des prix de gros et de détail et une augmentation de la pureté. Le problème aujourd’hui en Europe, c’est que l’augmentation énorme des saisies n’affecte que peu le marché, alors que si elles étaient efficaces elles devraient créer des situations de tensions propices à l’augmentation des prix.
À la fin des années 1990, un gramme de cocaïne coûtait 150 euros et s’adressait ainsi à une clientèle plutôt aisée, issue de couches sociales supérieures. Or, la baisse du prix, liée à la disponibilité et qui s’accélère aujourd’hui, contribue à une accessibilité accrue du produit.
Le retournement de ce marché ne s’est pas encore produit sur le Vieux continent, contrairement à celui des États-Unis qui baisse tendanciellement depuis des années.
Comment analyser l’augmentation de la demande de drogues dans nos sociétés démocratiques ?
Les cycles de consommation de drogues peuvent s’expliquer par plusieurs raisons qui reflètent aussi des changements socio-culturels. Dans les années 60, leur usage s’inscrit largement dans le contexte d’une contestation, de la société de consommation, en connexion avec les idéaux hippies de l’époque. Il permettait de faire un pas de côté grâce à des substances qui faisaient planer comme le cannabis ou l’héroïne.
La cocaïne symbolise un changement d’époque marquée par l’arrivée au pouvoir de leaders comme Ronald Reagan aux États-Unis ou de Margaret Thatcher au Royaume-Uni. Dans les années 1970 et 1980, il s’agit essentiellement de la drogue des winners, des jeunes cadres dynamiques dans un monde asservi à la compétition où l’on se mobilise pour la guerre économique.
Depuis, avec la « démocratisation » de la consommation, il est aujourd’hui devenu difficile de définir un profil-type de consommateur. Les motivations de consommation vont différer selon les gens. Si la cocaïne se consomme largement dans un contexte festif, elle est également utilisée pour affronter des cadences de travail intensives, dans des métiers aussi divers que marin pêcheur, garçon de café ou chauffeur routier.
Que pensez-vous du retour de la rhétorique de la guerre de la drogue ?
Il ne s’agit pas d’un retour. Depuis l’administration Nixon, cette politique désigne un interventionnisme mené au nom d’une éradication illusoire plus ou moins intéressée et masquant souvent les intérêts géopolitiques des États-Unis, et donc pas seulement en Amérique latine ou en Asie du Sud-Est.
Cette politique s’est poursuivie, même si Obama puis Biden l’ont légèrement infléchie en essayant de limiter les engagements des États-Unis, avec le Plan Colombie en 2000 ou l’initiative de Mérida au Mexique en 2007 sous Clinton et Bush et dernièrement l’intervention de Trump au Venezuela.
Néanmoins, avec la nouvelle administration américaine, il est vrai que l’on vient de franchir un palier avec le classement de plusieurs organisations criminelles comme organisations terroristes. La possibilité juridique, via le décret-loi signé par Trump en août dernier d’intervention unilatérale, marque une nouveauté parce que jusqu’à présent, les plans de lutte contre la drogue étaient toujours négociés avec les pouvoirs locaux.
Si l’on fait un bilan global de cette période, on mesure l’ampleur du désastre. Depuis 25 ans, plus d’un million de personnes sont mortes d’overdose aux États-Unis, du fait de la crise des opioïdes, tandis que le crime organisé déstabilise des États du Mexique à l’Equateur.
La légalisation et/ou la dépénalisation du cannabis peuvent-elles être des solutions miracles ?
Depuis 2012, de nombreux États américains, mais aussi l’Uruguay et le Canada ont légalisé le cannabis. Un certain nombre de pays européens comme l’Allemagne, le Portugal ou l’Espagne, ont, soit légalisé, soit dépénalisé la consommation de cannabis, avec des modèles très différents de mise en place.
Mais aux États-Unis, ce sont principalement des entreprises privées qui produisent du cannabis, dans une logique beaucoup plus libérale axée sur l’économie. Une industrie est née dont l’objectif est naturellement de faire des profits et d’élargir son marché. Ainsi, on assiste depuis dix ans à une explosion de sa consommation dans la société américaine, notamment chez les adultes, ce qui pose des problèmes de santé publique, singulièrement avec les produits dits concentrés dont certains ont des taux de THC s’élevant jusqu’à 70 %.
On sait que la prohibition pose des problèmes, mais la légalisation également. Comment trouver le bon équilibre entre les enjeux économiques et ceux attachés à la santé publique ? Comment faire en sorte que la légalisation n’entraîne pas une hausse des consommations ? Comment lutter contre les stratégies du crime organisé visant à pénétrer le secteur légal ou à se déplacer vers de nouvelles activités ? Au Mexique, il y a dix ans, le pavot a remplacé la marijuana dans certaines régions. Aujourd’hui, c’est le fentanyl qui présente l’avantage de pouvoir se passer de superficies cultivées. Le marché des drogues est en constante mutation et il est à craindre qu’entre les logiques de régulation publique et les logiques criminelles, l’avantage ne soit pas du côté des premières.