Qu’est-ce que la « culture du féminicide » ?

Femmes coupées en deux pendant des tours de magie, plantées à coups de couteau dans un slasher ou brûlées vives dans des chansons de rap… les mises en scène, plus ou moins violentes et inventives, de meurtres de femmes jalonnent nos univers culturels.

« Nous savons que ces actes sont odieux, mais nous y sommes culturellement drogués. Comment en sommes-nous arrivés là ? » C’est la question posée par l’historien Ivan Jablonka dans son nouvel ouvrage, La Culture du féminicide, publié en août 2025. L’auteur y rappelle la notion de féminicide, définie dans les années 1970 par des sociologues féministes comme Diana Russell, mais qui peine toujours à s’imposer dans les codes pénaux. Il s’agit du « meurtre d’une femme en tant que femme ». La notion souligne que le genre de la victime est inhérent aux causes du meurtre, tandis que le suffixe « cide » insiste sur l’aspect systémique et généralisé de ces violences.

Le titre de l’œuvre introduit un nouveau concept : celui de la « culture du féminicide ». Proche de la « culture du viol », qui désigne un ensemble de représentations et de comportements minimisant et normalisant les agressions sexuelles au sein d’une société, la « culture du féminicide » est définie par l’historien comme un « ensemble des représentations et des justifications légitimantes qu’une société produit sur les meurtres de femmes ». De quoi sont faites ces représentations ? Ivan Jablonka en retrace les composants et les évolutions, de la Bible à nos jours, à travers différents médias (littérature, théâtre, cinéma, entre autres). Un rapide coup d’œil à des œuvres cinématographiques cultes suffit pour constater que les stéréotypes formant la culture du féminicide restent bien actifs et continuent d’imprégner les imaginaires collectifs.

Psychose d’Alfred Hitchcock en est un exemple marquant. Toute personne l’ayant vu garde en mémoire la scène de meurtre sous la douche, où Norman Bates poignarde Marion Crane, la jeune secrétaire partie avec l’argent de son patron pour se cacher dans un motel. Au-delà de la surprise de tuer son personnage principal après une trentaine de minutes, Hitchcock propose une représentation qui mêle plusieurs ingrédients propres à la culture du féminicide : un meurtre à la fois érotisé (Marion est nue sous la douche) et punitif (elle est voleuse et adultère). Son élimination se trouve ainsi en partie justifiée par une morale, tout en étant captivante car sexualisée pour le spectateur.

Ces ressorts scénaristiques nourrissent de nombreux films et atteignent leur paroxysme dans les slashers à partir des années 1970. Comme leur nom l’indique (« slash » signifiant « couper, sabrer »), ces films mettent en scène des séries de meurtres au couteau. Les victimes sont le plus souvent des femmes. D’abord, il y a les « filles d’ouverture », généralement jeunes et blondes, dont la seule fonction est d’être massacrées dans les premières minutes pour capter l’attention du spectateur, comme dans Scream de Wes Craven. Ici, le féminicide sert de divertissement sans incidence sur la narration. Ensuite, viennent les autres victimes du tueur. Si certaines sont des hommes, l’auteur observe que la mise à mort des femmes y est plus longue et érotisée, avec des vêtements déchirés ou enlevés. Enfin, apparaît le dernier archétype, la « final girl », athlétique et moralement irréprochable, qui survit au massacre. Pourtant, sa réussite ne constitue pas une rédemption scénaristique. Au contraire, sa survie fait oublier les autres féminicides et empêche toute réflexion sur la condition féminine et les violences faites aux femmes.

Comment contrer la culture du féminicide ? Pour Ivan Jablonka, il ne s’agit pas d’arrêter de représenter les féminicides, puisqu’ils sont une réalité sociale : une femme est tuée tous les deux jours dans le cadre conjugal, ce qui ne représente qu’une partie des féminicides. Il faut les mettre en scène autrement : en les dépouillant des clichés sexistes, en montrant leur violence et en rappelant leur caractère systémique. Une œuvre illustre ces recommandations : La Nuit du 12 de Dominik Moll, où une brigade de police judiciaire enquête sur le meurtre de Clara, une jeune femme. Son meurtre n’est ni esthétisé, ni érotisé, ni rendu spectaculaire. On la voit courir quelques secondes après qu’un homme l’ait couverte d’essence avant d’y mettre le feu. Le scénario révèle ensuite les dysfonctionnements judiciaires liés aux biais misogynes de certains membres des forces de l’ordre, tout en montrant comment la société justifie, voire légitime, les féminicides.

La notion de « culture du féminicide » est essentielle pour la comprendre et la contrer. Si elle apparaît en France sous la plume d’Ivan Jablonka, elle avait déjà été introduite dans la langue espagnole en 2019 avec Cultura femicida de la sociologue vénézuélienne Esther Pineda G. Différents continents, mêmes enjeux : cette double origine du concept souligne la nécessité de réfléchir à cette problématique universelle.

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