En imaginant une planète suffocante, ce film visionnaire constitue un premier cri d’alarme dans le monde du cinéma sur la situation écologique.
Pour son film, le réalisateur Richard Fleischer s’inspire du roman dystopique Make Room! Make Room! de Harry Harrison, sorti dans les années 1960. Comme Soylent Green, il présente une Terre polluée, surpeuplée, où le manque de ressources oblige les humains à se nourrir d’aliments exclusivement synthétiques. Soylent Green reprend ce cadre, mais place son histoire à New York, ville étouffée et étouffante, tant par la pollution que par les 40 millions d’âmes entassées dans cette cité qui semble déborder. La crise climatique engendre une crise politique et sociale majeure : la population vit dans la pauvreté et la violence, et subit la corruption d’une élite autoritaire. L’écart se creuse entre une population pauvre et affamée, qui s’entasse dans les cages d’escalier des immeubles, et une minorité de riches ayant accès à des logements spacieux, protégés, ainsi qu’aux rares aliments naturels encore disponibles. Face à la raréfaction des denrées, la majorité de la population consomme des tablettes synthétiques, le Soylent Green, produites par la toute-puissante firme Soylent Company.
Dans cette atmosphère asphyxiante se joue une enquête policière. Chargé d’élucider le meurtre de l’un des rares privilégiés, le détective Thorn – joué par la star hollywoodienne Charlton Heston – découvre peu à peu l’étendue de la corruption qui gangrène le système et la réelle gravité de la crise écologique. On découvre alors une société au bord du gouffre qui, faute de denrées alimentaires, en vient à recourir à l’anthropophagie. La vérité accablante éclate dans la scène finale : « Soylent Green is people », la compagnie Soylent recycle les morts pour fabriquer ses produits alimentaires.
Ce film se saisit, de manière spectaculaire, de la question environnementale, alors que le terme reste encore relativement nouveau dans le vocabulaire du grand public. Soylent Green participe à sa manière à la sensibilisation et à la prise de conscience, encore très progressive, des problèmes environnementaux dans les années 1960 et 1970.
Il intervient à un moment où les alertes des scientifiques se multiplient. En 1962, Rachel Carson publie son célèbre Printemps silencieux et met en garde contre l’utilisation massive des pesticides, qui détruisent peu à peu les écosystèmes. En 1968, le professeur Paul Ehrlich publie The Population Bomb et alerte sur la menace d’une surpopulation susceptible d’entraîner des famines. Cette thèse résonne avec les préoccupations de l’époque, dans un contexte où les populations des pays occidentaux augmentent rapidement, avant de s’essouffler à mesure que le baby-boom ralentit.
Réchauffement climatique, crise des ressources, dégradation de la biodiversité et de la nature, et leurs conséquences pour l’homme… autant de sujets encore peu connus du grand public qui deviennent ici le cadre central d’un film hollywoodien.
Le film sort également à une période où l’environnement devient un véritable enjeu politique et social, au niveau national et international. Au début des années 1970, les gouvernements commencent à créer des administrations chargées des questions environnementales, tandis que les instances internationales s’emparent du sujet. En 1972 a lieu la conférence de Stockholm, organisée par l’ONU : l’environnement s’impose alors comme une préoccupation mondiale. La même année, le Club de Rome publie le rapport Les Limites à la croissance (dit rapport Meadows), qui met en lumière les conséquences environnementales et sociales d’un système économique fondé sur l’idée d’une croissance infinie.
L’environnement devient ainsi un sujet qui touche un public de plus en plus large, et l’inquiétude grandit. Aux États-Unis, le 22 avril 1970, des millions d’Américains se rassemblent pour célébrer le premier Earth Day et alerter sur la dégradation de l’environnement.
Le film aborde aussi des sujets relevant d’une branche alors très peu connue de l’écologisme : l’écoféminisme. Dans le récit, certaines femmes ont un statut particulier : réduites à de simples « meubles », elles sont associées aux appartements des élites et traitées comme des biens. À travers cette mise en scène, Soylent Green esquisse un parallèle entre la domination des femmes et celle de l’environnement, tous deux soumis à un système de prédation et de contrôle.
Même si Soylent Green eut un succès mitigé à sa sortie, il est aujourd’hui perçu comme un film visionnaire, l’un des premiers à avoir réellement tiré la sonnette d’alarme sur la situation environnementale. Si Hollywood s’est saisi de cette question avec Soleil vert, il s’en est pourtant progressivement éloigné. Hollywood, en plus d’être une industrie très polluante, semble donc toujours manifester son attachement à une croyance persistante dans le progrès.
