Profitant de l’exposition médiatique offerte par le tournoi, plusieurs milliers d’entre eux ont bloqué les accès au stade Azteca deux jours avant le match d’ouverture entre le Mexique et l’Afrique du Sud. Les enseignants ont aussi bloqué plusieurs rues aux abords du Palais des Beaux-Arts et de la place emblématique du Zócalo. Le gouvernement de Claudia Sheinbaum a dénoncé une « provocation », tout en refusant dans un premier temps une répression policière directe.
La Coupe du monde agit au Mexique comme un révélateur des frustrations accumulées. Pour les syndicats, l’événement représente une occasion unique de faire pression sur les autorités. Comme l’explique le manifestant Abel Escalante, interrogé par Associated Press : « La proximité de la Coupe du monde met beaucoup plus de pression sur le gouvernement. » Les enseignants ne sont pas les seuls à utiliser cette visibilité internationale. Des collectifs de familles de disparus, des organisations féministes et des défenseurs des droits humains ont également organisé des rassemblements dans les rues de Mexico. Ces mobilisations s’inscrivent dans un contexte social difficile. Le Mexique compte officiellement plus de 134 000 personnes disparues, un chiffre devenu un symbole de la crise sécuritaire que traverse le pays. À l’approche du Mondial, plusieurs familles de victimes ont dénoncé la volonté des autorités de projeter une image festive du pays tout en laissant dans l’ombre les problèmes de violence et d’impunité. Hector Aguila, organisateur d’un groupe de recherche de personnes disparues, a déclaré lors d’un rassemblement au centre-ville : « Nous ne sommes pas contre la Coupe du monde, nous ne sommes pas contre le fait que les gens viennent faire la fête. Ce qui nous dérange, c’est qu’ils investissent des millions de pesos alors que nous sommes laissés pour compte. »
Alors que les autorités ont, en plus, investi massivement dans la rénovation des infrastructures et l’embellissement de certains quartiers de la capitale, de nombreux habitants dénoncent une priorité donnée aux visiteurs étrangers plutôt qu’aux besoins quotidiens de la population. Un manifestant, par exemple, déclare dans une note pour l’AP : « Nous ne sommes pas contre le jeu, mais ils devraient investir dans l’éducation… et non pas dans la rénovation de la ville. » À l’approche des premiers matchs, le gouvernement de la ville de Mexico a investi dans plusieurs projets de rénovation d’infrastructures et des projets d’art urbain, dans le but de présenter une image festive, prestigieuse et colorée. L’exemple le plus marquant a donné lieu à une vague de critiques et de moqueries en ligne de la part des habitants de la ville, appelant ce phénomène « l’axolotisation » : le gouvernement de la ville a en effet décidé de faire peindre des milliers d’axolotls violets sur les rues et les lampadaires. Le petit animal, désormais symbole de la ville, décore des lampadaires à moitié renversés et des passages souterrains inondés. Les habitants de la ville, en se saisissant de ces rénovations avec humour, mettent en lumière le contraste qui existe entre l’image projetée pour les étrangers et celle de leur réalité quotidienne. L’écart d’investissement entre ces projets et les politiques publiques réclamées reste important. Tandis que le gouvernement a investi près de 3 milliards de dollars dans les infrastructures pour la Coupe du monde, les enseignants ont eu droit à une hausse de 9 % de leur salaire minimal, qui représente à peine 967 dollars.
Pour Claudia Sheinbaum, l’enjeu dépasse largement le football. La présidente cherche à utiliser le Mondial comme une démonstration de stabilité et de rayonnement international, mais chaque manifestation rappelle les limites de cette stratégie. Comme l’a résumé le politologue Carlos Pérez Ricart : « Le Mexique veut projeter au monde une image qui ne correspond pas exactement à sa réalité. » Le jour de l’ouverture, plusieurs incidents ont éclaté aux abords du stade Azteca. Des affrontements entre policiers et groupes de manifestants ont conduit à une douzaine d’arrestations et à plusieurs blessés parmi les forces de l’ordre. Même si les autorités ont réussi à maintenir la cérémonie et le match dans des conditions normales, ces épisodes ont montré la difficulté de concilier la vitrine internationale du tournoi avec un climat social tendu. La Coupe du monde devient ainsi le théâtre d’un affrontement entre deux récits : celui d’un pays capable d’organiser l’un des plus grands événements sportifs de la planète et celui d’une société confrontée à des inégalités persistantes, à des revendications sociales non satisfaites et à une profonde défiance envers ses institutions.
