LA REVUE DEMOS

Les visites de Donald Trump et de Vladimir Poutine à Pékin traduisent-elles un renforcement de l’influence chinoise dans l’ordre mondial ?

Quelques jours seulement après la visite de Donald Trump, du 13 au 15 mai 2026, Pékin a accueilli Vladimir Poutine les 19 et 20 mai 2026, confirmant son statut de centre de gravité diplomatique mondial. Cette double réception, inédite depuis la fin de la guerre froide, s’inscrit dans une série de visites de haut niveau qui se succèdent dans la capitale chinoise.

Depuis décembre 2025, Xi Jinping a ainsi reçu successivement Emmanuel Macron, le Premier ministre britannique Keir Starmer, le chancelier allemand Friedrich Merz, en février, ainsi que le chef du gouvernement espagnol Pedro Sánchez, en avril.

Conscient que la Chine est aujourd’hui le principal partenaire économique et diplomatique de l’Iran, Donald Trump s’est rendu à Pékin afin de solliciter l’appui de Xi Jinping sur plusieurs dossiers sensibles du Moyen-Orient. Le président américain espère notamment que l’influence chinoise sur Téhéran pourra contribuer à garantir la liberté de navigation dans le détroit d’Ormuz et à favoriser les conditions d’un règlement négocié des conflits qui secouent la région.

La visite des dirigeants russe et américain permet à la Chine de renforcer son image à l’international. Dans un contexte marqué par les difficultés de l’administration américaine et l’instabilité de sa politique étrangère, la stratégie chinoise consiste à occuper un espace diplomatique laissé vacant par Washington. Pékin s’efforce ainsi de renforcer sa crédibilité internationale en se positionnant comme un interlocuteur incontournable dans la gestion des crises et la promotion de solutions négociées.

La visite de Vladimir Poutine à Pékin vise avant tout à consolider le partenariat stratégique sino-russe. Déjà étroite avant 2022, la coopération entre les deux pays s’est considérablement renforcée depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine et l’adoption de sanctions occidentales contre Moscou. Les échanges économiques, énergétiques et les grands projets d’infrastructures ont ainsi pris une importance croissante. Cette dynamique s’est notamment concrétisée par la signature, en mars 2023, d’un plan de coopération économique sino-russe à l’horizon 2030, visant à renforcer les échanges commerciaux, énergétiques et financiers entre les deux pays. En se rendant en Chine, le président russe cherche non seulement à approfondir les accords économiques et militaires existants, mais aussi à s’assurer que le rapprochement observé entre Washington et Pékin ne se traduira pas par un rééquilibrage diplomatique susceptible de fragiliser les intérêts russes. Pour Moscou, il est essentiel de préserver la solidité de son partenariat avec la Chine dans un contexte d’isolement relatif vis-à-vis des pays occidentaux.

Bien que Donald Trump et Vladimir Poutine aient été reçus à Pékin à seulement trois jours d’intervalle, la nature des relations qu’entretiennent leurs pays respectifs avec la Chine demeure profondément différente. Pour les États-Unis, la Chine est avant tout un concurrent stratégique avec lequel il est nécessaire de dialoguer sur certains dossiers internationaux ; les deux puissances maintiennent ainsi des canaux de communication sur des enjeux tels que la stabilité de la péninsule coréenne ou encore la prévention d’une escalade militaire dans le détroit de Taïwan. Pour la Russie, en revanche, Pékin est devenu un partenaire indispensable sur les plans économique, financier et technologique. Cette différence se reflète dans l’intensité des échanges entre les dirigeants. La visite de Donald Trump constitue la première d’un président américain en Chine depuis 2017, tandis que Vladimir Poutine s’y est rendu à vingt-cinq reprises sur la même période. Cette fréquence exceptionnelle témoigne du rapprochement progressif entre Moscou et Pékin et du caractère privilégié de leur partenariat stratégique.

Malgré leurs différences, ces deux rencontres s’inscrivent dans une même dynamique : l’affirmation de la Chine comme puissance centrale du système international. En recevant successivement Donald Trump et Vladimir Poutine, Xi Jinping illustre la stratégie d’équilibre poursuivie par Pékin, consistant à entretenir des relations avec des puissances rivales afin de préserver sa marge de manœuvre diplomatique et de s’affirmer comme un acteur incontournable des grands enjeux internationaux. Comme le souligne le chercheur Jean-Philippe Béja, « ces rencontres permettent à la Chine d’apparaître à nouveau comme l’Empire du Milieu ».

Au-delà de cette mise en scène diplomatique, Xi Jinping cherche également à consolider l’image d’une Chine stable, prévisible et indispensable, couplée à l’épuisement des réunions multilatérales au sein des organisations historiques. Dans un environnement traversé par les rivalités économiques, les conflits géopolitiques et les crises militaires, Pékin entend se présenter comme un point d’ancrage essentiel pour de nombreux États. Pour Ding Yifan, expert des relations internationales, « la Chine est devenue un point de stabilité sur la scène internationale ».

La venue à Pékin des dirigeants américain et russe témoigne de cette centralité nouvelle. Cette dynamique avait déjà été illustrée plus tôt dans l’année par les visites successives de plusieurs dirigeants européens. Pékin apparaît ainsi de plus en plus comme l’un des principaux centres de gravité de la diplomatie mondiale, capable d’influencer l’évolution des grands équilibres géopolitiques contemporains.

Vous aimez lire nos décryptages ?

Soutenez-nous ! Parce que nous sommes un média :

Nos dernières Synthèses

L’UE dispose-t-elle des capacités nécessaires pour devenir compétitive en matière d’intelligence artificielle ?

Aux États-Unis, 410 milliards de dollars ont été investis en 2025 dans l’intelligence artificielle, et 650 milliards de dollars sont prévus en 2026 par les géants de la tech. Dans l’Union européenne (UE), l’initiative InvestAI a été annoncée en février 2025. Elle vise à mobiliser 200 milliards d’euros pour établir des gigafabriques d’IA, selon une logique de partenariat public-privé incluant un fonds européen de 20 milliards d’euros. Ces gigafabriques sont des structures réunissant moyens humains et technologiques au sein d’écosystèmes...

Les aires marines protégées sont-elles un outil écologique ou un instrument de puissance géopolitique ?

Le traité BBNJ (« Biodiversity Beyond National Jurisdiction »), adopté par l’ONU en 2023 et entré en vigueur en janvier 2026 après avoir franchi le seuil des 60 ratifications, marque un tournant. Pour la première fois, les États disposent d’un cadre juridique permettant de créer des AMP en haute mer, c’est-à-dire dans des zones qui représentent près des deux tiers des océans. Le traité répond à un vide juridique ancien. Jusqu’ici, la haute mer était régie principalement par la Convention...

Pourquoi la dissuasion nucléaire française redevient-elle essentielle ?

Depuis le début du conflit, Vladimir Poutine a rappelé à plusieurs reprises les capacités nucléaires russes. La Russie dispose aujourd’hui du plus important arsenal nucléaire au monde, avec près de 5 500 ogives, selon les estimations de la Federation of American Scientists. Ces déclarations ont conduit plusieurs gouvernements européens à réévaluer leurs priorités stratégiques, comme l’Allemagne, la Pologne, les États Baltes, ou encore la Suède, qui a rejoint l’OTAN en 2024. La protection du territoire, la capacité de dissuasion et la...

Calédonie, France et puissance mondiale : comment la Calédonie-Kanaky est-elle en proie aux prédations internationales ?

Cette importance stratégique s’explique par plusieurs facteurs. D’abord, des facteurs économiques : le territoire est particulièrement riche en nickel, un métal essentiel à de nombreuses industries, notamment dans le secteur de la défense. La N.C.K. possède ainsi la cinquième réserve mondiale de nickel et figure parmi les trois principaux producteurs mondiaux. La N.C.K. confère aussi à la France une place diplomatique dans une région particulièrement stratégique : l’Indopacifique. Depuis les années 2000, cet espace est le théâtre des rivalités sino-américaines...

Palantir, outil de modernisation de l’État ou instrument de dérive autoritaire sous l’influence de l’administration Trump ?

Fondée en 2003 dans la Silicon Valley, Palantir s’est imposée comme un acteur majeur du « big data » appliqué à la sécurité. Spécialisée dans l’analyse et le croisement de données issues de champs aussi variés que la santé, la fiscalité, les assurances ou la justice pénale, l’entreprise se présente comme un outil d’aide à la décision destiné aux services de renseignement et de maintien de l’ordre. Parmi ses clients figurent plusieurs agences de renseignement étasuniennes (comme la CIA ou...

Comment l’Europe peut-elle contrôler les investissements de la Chine ?

Les gouvernements européens réagissent d’abord au niveau national. L’Allemagne renforce en 2017 sa loi sur le commerce extérieur pour pouvoir bloquer des acquisitions étrangères dans les secteurs sensibles. Cette réforme intervient après le rachat du fabricant allemand de robots Kuka par le groupe chinois Midea pour environ 4,4 milliards d’euros en 2016, une opération qui provoque un débat sur la perte de technologies stratégiques européennes. La France adopte une stratégie similaire. Le décret dit « Montebourg » de 2014, renforcé...

Le Canada pourrait-il vraiment devenir membre de l’Union européenne?

Ce climat d’incertitude a donné du relief à une idée que beaucoup voyaient comme fantaisiste. Le débat a pris une forme politique réelle lorsque la Commission européenne a été interpellée à propos des résultats du sondage cité plus tôt. Bien que ces résultats aient été reçus chaleureusement, la porte-parole de la Commission, Paula Pinho, a rappelé que l’Union fonctionne selon des traités précis et que toute candidature dépend d’abord de critères juridiques, non d’un engouement d’opinion. Autrement dit, le signal...

Comment la Russie finance-t-elle la guerre en Ukraine ?

Depuis 2022, l’économie russe est structurée autour d’une logique de guerre. Les dépenses publiques ont fortement augmenté, notamment sous l’effet de la hausse des soldes militaires et du soutien à l’industrie de défense. Les dépenses consacrées à la défense et à la sécurité représentent environ 8 % du PIB. Cette proportion pourrait toutefois être plus élevée, car près d’un quart du budget russe n’est pas publié. À titre de comparaison, la France consacre environ 2 % de son PIB à...

Comment le film The Wind That Shakes the Barley met-il en scène la fragmentation du mouvement indépendantiste irlandais et les dilemmes moraux liés à la lutte armée ?

Le film documente avec précision le fonctionnement de la résistance irlandaise entre 1919 et 1923. Les colonnes volantes de l’IRA organisent des embuscades, les tribunaux du Sinn Féin, branche politique de l’organisation armée, rendent une justice parallèle, et le syndicat des cheminots boycotte le transport militaire britannique, fait historique longtemps ignoré du grand public. Le personnage de Dan (Liam Cunningham), vétéran de l’Armée citoyenne irlandaise de Dublin reconverti en syndicaliste, incarne la dimension sociale de la révolution que Loach met...

Les débats sur les restitutions culturelles traduisent-ils une recomposition des rapports de pouvoir entre la France et l’Afrique ?

Un an plus tard, un rapport remis au Président par l’universitaire Felwine Sarr et l’historienne de l’art Bénédicte Savoy chiffre l’ampleur du déséquilibre : 90 à 95 % du patrimoine africain est conservé hors du continent. En France, près de 90 000 objets issus d’Afrique subsaharienne sont recensés, dont environ 70 000 au musée du quai Branly à Paris. Ce rapport marque un tournant dans le débat sur les restitutions en donnant aux États africains des éléments chiffrés pour étayer...