Depuis la fin des années 2010, et plus encore depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022, la politique d’élargissement est redevenue un véritable instrument de puissance pour Bruxelles. En mai 2026, le ministre délégué français chargé de l’Europe, Benjamin Haddad, la qualifiait même de « nécessité géopolitique ». Avec 16 des 33 chapitres de négociation clôturés à titre provisoire, le Monténégro est aujourd’hui le candidat le plus avancé de la région et espère rejoindre l’UE dès 2028. La commissaire européenne à l’élargissement, Marta Kos, rappelle toutefois que son adhésion reste conditionnée à la mise en œuvre effective des réformes et à un large soutien parmi la population, les organisations de la société civile et les partis politiques monténégrins. Selon l’Institut Jacques Delors, l’adhésion du Monténégro démontrerait que la politique d’élargissement de l’Union reste fondée sur le mérite et contribuerait à restaurer la crédibilité d’un processus longtemps enlisé, tout en relançant le débat sur les réformes institutionnelles qu’impose une Union élargie.
Cette réorientation répond avant tout à une logique géopolitique. Selon une étude publiée dans le Journal of European Public Policy, ce processus constitue un moyen de stabiliser le voisinage européen, de renforcer l’alignement politique avec les États candidats, de limiter l’influence d’autres pays tels que la Russie et la Chine et d’accroître le poids géopolitique de l’Union. Cette évolution s’est traduite par un approfondissement des relations avec les pays de l’ancien bloc soviétique et des Balkans : l’Ukraine et la Moldavie ont obtenu le statut de candidat en juin 2022, suivies de la Géorgie en 2023. Dans le même temps, le Monténégro a bénéficié d’un soutien administratif et politique croissant de la part de Bruxelles.
Lors de la clôture du chapitre 21 consacré aux réseaux transeuropéens, en mars 2026, l’économiste Mladen Grgić, ancien conseiller économique du président monténégrin, confiait à Balkan Insight que « la Commission européenne pousse l’adhésion plus fort que nous ne le faisons ». Une déclaration qui illustre le caractère éminemment politique du processus d’élargissement. Avec seulement 620 000 habitants et un territoire comparable à celui de l’Île-de-France, le Monténégro représente un défi limité pour l’Union. Le pays a adopté l’euro unilatéralement depuis 2002 et ne connaît pas de différend territorial majeur, hormis un contentieux frontalier maritime avec la Croatie que les négociateurs espèrent régler via le chapitre 31 portant sur la politique étrangère, de sécurité et de défense. Contrairement à d’autres candidats comme la Macédoine du Nord ou la Bosnie-Herzégovine, son intégration n’affecterait quasiment pas l’économie et le fonctionnement institutionnel de l’Union. La Commission juge que son entrée, conjointement avec celle de l’Albanie, ne nécessiterait aucune réforme institutionnelle préalable. Pour Bruxelles, il s’agit d’un succès peu coûteux, mais politiquement très rentable. Une telle adhésion redonnerait de l’élan à une politique d’élargissement en perte de vitesse et adresserait un signal clair aux huit autres pays candidats : les réformes peuvent encore conduire à l’entrée dans l’Union.
Au-delà de la seule adhésion monténégrine, c’est surtout la méthode d’élargissement qui pourrait évoluer. Selon Marta Kos, le traité d’adhésion pourrait servir de référence pour les futures négociations. Parmi les pistes étudiées figurent un contrôle renforcé du respect de l’État de droit après l’adhésion, ainsi que des mécanismes de sanction plus efficaces en cas de manquement. Des garde-fous capables de « mordre fort », selon la commissaire européenne. Une des propositions consiste notamment à suspendre certains droits des nouveaux entrants en cas de recul démocratique. Le but : assurer la durabilité des réformes et éviter des blocages décisionnels similaires à ceux survenus lors de la dérive illibérale de la Hongrie. Podgorica ferait ainsi office de laboratoire avant que des candidatures bien plus lourdes de conséquences pour l’équilibre interne de l’Union, comme celle de l’Ukraine, imposent à l’Union de repenser plus largement ses règles de fonctionnement.
