Elle doit faire face à un choix cornélien aux lourdes conséquences pour retrouver une jeunesse qui rime avec beauté. C’est à travers ces conséquences que la réalisatrice française Coralie Fargeat explore les limites de l’obsession pour la jeunesse éternelle et les standards imposés sur le corps féminin par l’industrie culturelle dans le film The Substance, sorti en 2024.
Alors qu’elle est toujours complètement apte à assurer l’émission d’aérobic pour laquelle elle a consacré des années d’efforts, Elisabeth voit son contrat rompu car les actionnaires de la chaîne télévisée ont décidé qu’elle n’était plus attirante pour leur audience. Pour préserver l’intérêt de ces employeurs, un casting est lancé pour la remplacer. Il faut être jeune et belle pour correspondre aux critères de celui-ci.
Autour d’Elisabeth, les interactions et le regard des autres lui rappellent l’imminence d’un déclin de privilèges et de considérations causé par son âge, traduisant une société conditionnée par des représentations stéréotypées de la beauté féminine. Elle succombe à la prise d’une substance qui lui permettra de donner naissance à une version d’elle plus jeune et parfaite par modification d’ADN. Elle doit constamment alterner entre cette nouvelle version d’elle et la version matrice par un transfert de conscience pour respecter un équilibre de 7 jours de vie par version.
Ayant remporté le casting à sa propre succession pour l’émission d’aérobic avec cette nouvelle version d’elle plus parfaite, elle répond désormais au nom de Sue et brille à nouveau sous les feux des projecteurs. Son émission Pump It Up est un succès, ce qui lui impose un agenda plus chargé ainsi que la proposition alléchante d’animer une soirée du nouvel an qui détient la plus importante culmination d’audience. Que se passe-t-il lorsqu’on se laisse aveugler par les lumières des projecteurs de la célébrité et du succès ? On le découvre avec la décision imprudente de la version plus jeune d’Elisabeth. Elle prend le dessus et rejette progressivement l’idée de laisser place à la version matrice, pourtant nécessaire à sa survie. Cette insouciance à l’égard des règles, explicitement données par le fournisseur de la substance, signe une fin d’Elisabeth qui tourne au body-horror devant l’audience, le jour de son émission du nouvel an.
Avec l’aide des actrices américaines Demi Moore et Margaret Qualley en rôles principaux, la réalisatrice Coralie Fargeat arrive à incarner la violence de l’injonction à la jeunesse éternelle et les diktats de l’industrie culturelle. Le film s’inscrit dans une lignée d’œuvres cinématographiques ou musicales qui ont osé aborder la question de l’âgisme dans l’industrie culturelle. En 1992, l’actrice américaine Meryl Streep incarne une célébrité qui cherche et trouve un filtre de jouvence pour sauver sa carrière en chute libre et conserver l’attirance qu’elle suscitait dans La mort vous va si bien, un film depuis devenu culte. En 2021, la chanteuse américaine Taylor Swift, dans un ton qui mélange peur et fatalisme, se posait la question : « Mon Dieu qu’adviendra-t-il de moi quand j’aurai perdu mon attrait de la nouveauté ? » dans sa chanson Nothing New, écrite à ses 22 ans. Une peur qu’elle réitère dans un autre morceau sorti en 2024 : Clara Bow. Dans celui-ci, elle revient sur le cycle de succession de la « It girl » dans l’industrie culturelle et les exigences attachées à ce statut sous l’œil omniprésent du patriarcat. Elle chante sur un ton volontairement juvénile : « la beauté est une bête qui rugit à quatre pattes et en demande toujours plus. Quand l’éclat de ta jeunesse commence à vaciller, ils te le font remarquer ». Des paroles en résonance avec l’histoire d’Elisabeth Sparkle dans The Substance.
Selon le baromètre 2025 Le Tunnel de la comédienne de 50 ans, de l’association Actrices Acteurs de France associés (AAFA), les femmes de plus de 50 ans ne représentent que 11 % des rôles au cinéma en France, alors qu’une femme majeure sur deux a plus de 50 ans selon l’INSEE. Ce baromètre interroge le phénomène d’âgisme qui sévit dans l’industrie culturelle et permet l’objectivation des femmes jeunes, puis les fait disparaître de l’écran et de l’imaginaire collectif dès qu’elles ne correspondent plus aux objectifs de représentations féminines, à l’instar du sort d’Elisabeth.
Ce phénomène crée l’impératif pour ces femmes de rester jeunes aussi longtemps que possible pour espérer une longévité dans le secteur, tout en érigeant cette jeunesse prolongée en modèle de réussite, comme le constatent les chercheurs Frederik Dhaenens, Cilia Willem et Iolanda Tortajada. Selon ces chercheurs, l’impératif de jeunesse crée un besoin consumériste chez ces femmes à travers la chirurgie esthétique ou cosmétique, répondant à l’ethos du néolibéralisme. Dans cette configuration, le besoin et les luttes de ces femmes sont récupérés par des entreprises capitalistes pour proposer des solutions au vieillissement (botox, crèmes, routines) sous couvert du « female empowerment », avec l’illusion que contrer le vieillissement c’est avoir le choix sur son corps. Cela rejoint ce que le journaliste Romaric Godin appelle, à travers son ouvrage Le problème à trois corps du capitalisme (2026), la crise anthropologique du capitalisme actuel. Elle s’explique par l’invention permanente de nouveaux besoins imposés aux vies des hommes pour créer de la rentabilité, une forme de falsification de la vie sociale aux conséquences énormes.
On dresse un parallèle avec The Substance à travers le sort d’Elisabeth, scellé par un système en quête de rentabilité perpétuelle et par une perte de privilèges et de considérations mondaines. L’entité à l’origine de la création de la substance a capitalisé sur les malheurs d’Elisabeth, avec la promesse illusoire d’échapper au cycle naturel de la vie, érigé en crime dans l’industrie culturelle.
