LA REVUE DEMOS

En quoi l’abandon du projet franco-allemand d’avion du futur illustre-t-il les difficultés de bâtir une véritable industrie européenne de la défense ? 

Alors que Paris et Berlin travaillaient sur le système de combat aérien du futur (SCAF), un avion de combat que la France et l’Allemagne devaient concevoir et produire ensemble, les deux pays ont annoncé le 8 juin 2026, par un communiqué de l’Élysée, qu’ils mettaient fin au projet. Estimé à plus de 100 milliards d’euros sur l’ensemble de son cycle de vie, le SCAF était considéré comme le plus grand programme européen de défense.

Abandonné en raison de l’absence d’accord entre les industriels, cet échec de la coopération européenne montre les difficultés à bâtir une véritable industrie européenne de la défense.

Lancé en juillet 2017 par Emmanuel Macron et Angela Merkel, puis rejoint par l’Espagne en 2019, le SCAF est un programme visant à développer un système de combat de nouvelle génération. Associant un avion de chasse, des drones et un « cloud de combat », le projet avait pour ambition de remplacer le Rafale français et l’Eurofighter allemand et espagnol à l’horizon 2040.

Réunissant la France, l’Allemagne et l’Espagne, le SCAF s’inscrit dans le projet d’une Europe de la défense en développant des capacités militaires communes, afin de renforcer l’autonomie stratégique de l’Union européenne face aux États-Unis et à la concurrence internationale. Ce programme devait également permettre de mutualiser les coûts de développement, de stimuler l’innovation et de renforcer l’industrie européenne de la défense. Selon le ministère français des Armées, le SCAF devait constituer un véritable « système de systèmes », capable de connecter en temps réel l’ensemble des moyens engagés sur un théâtre d’opérations.

Présenté comme un symbole de l’unité militaire franco-allemande, ce projet a été miné par des années de conflits politiques et industriels. Dès le lancement du SCAF, la France et l’Allemagne avaient prévu une répartition politique des responsabilités, sans tenir suffisamment compte des compétences de chacun. Or, Dassault, fort de son expérience dans la conception d’avions de combat, estimait devoir piloter ce volet du programme, tandis qu’Airbus revendiquait un rôle équivalent au nom de l’Allemagne et de l’Espagne. Cette répartition, davantage fondée sur un compromis politique que sur les savoir-faire industriels, a rapidement provoqué des blocages. En 2022, ces désaccords ont même retardé de plusieurs mois le lancement de la phase 1B du programme, consacrée au développement d’un démonstrateur.

Au-delà des désaccords industriels, le SCAF a également été fragilisé par des divergences politiques et stratégiques entre la France et l’Allemagne. Les deux pays n’avaient pas les mêmes besoins militaires : la France souhaitait un avion capable d’assurer la dissuasion nucléaire et d’opérer depuis un porte-avions, tandis que l’Allemagne privilégiait un appareil répondant aux besoins de la Bundeswehr. À ces différences s’ajoutaient des visions opposées sur les exportations d’armement. La France, dont l’industrie de défense dépend largement des ventes à l’étranger, défend une politique d’exportation relativement ouverte, alors que l’Allemagne applique des règles plus strictes.

Les difficultés du SCAF illustrent les limites de la coopération européenne en matière de défense lorsque se confrontent les intérêts de souveraineté, les enjeux industriels et les considérations stratégiques. L’échec du SCAF montre que les États européens privilégient encore leurs intérêts nationaux au détriment d’une véritable coopération. Soucieux de protéger leurs industries et leurs technologies stratégiques, ils peinent à s’accorder sur des projets communs, ce qui favorise la multiplication de programmes concurrents. Le Royaume-Uni, l’Italie et le Japon développent désormais leur propre avion de combat de nouvelle génération dans le cadre du Programme mondial d’avion de combat aérien (GCAP), concurrent direct du SCAF. Cette fragmentation entretient également la dépendance de l’Europe envers les États-Unis et l’OTAN pour certains équipements et limite son autonomie stratégique.

Malgré l’abandon du SCAF dans sa forme initiale, les dirigeants français et allemands ont réaffirmé leur volonté de poursuivre leur coopération en matière de défense. Le président français et le chancelier allemand ont indiqué que certaines composantes du projet, comme le « cloud de combat » reliant les avions, les drones et les autres équipements militaires, pourraient être poursuivies à l’échelle européenne, malgré l’abandon de l’avion de combat commun. Cette coopération est jugée essentielle dans le contexte de la guerre en Ukraine et des incertitudes liées au soutien des États-Unis depuis le retour de Donald Trump, qui renforcent la volonté de l’Europe de gagner en autonomie stratégique.

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