Pour la première fois dans l’histoire, celle-ci se déroule conjointement dans trois pays, tous marqués par la colonisation européenne : les États-Unis, le Canada et le Mexique. Pour l’occasion, chacune des nations hôtes revendique sa coopération avec les populations autochtones locales, une considération renouvelée qui n’efface pas les nombreuses inégalités de traitement à l’égard de ces communautés.
Au programme : six milliards de téléspectateurs cumulés attendus et des retombées financières estimées à neuf milliards de dollars, selon Allianz Research. Cet événement sportif sans précédent constitue donc une opportunité unique pour les peuples autochtones, puisque le championnat se déroule sur leurs terres ancestrales. Aux États-Unis, la tribu Puyallup est ainsi devenue le principal sponsor de Seattle, devenant la première communauté autochtone de l’histoire à soutenir officiellement une ville hôte de la Coupe du monde. Avec la même ambition de transmission culturelle, les leaders des Premières Nations de Musqueam, Squamish et Tsleil-Waututh ont signé un accord de collaboration avec la ville de Vancouver et la province de Colombie-Britannique, afin que les intérêts autochtones soient pris en compte dans l’organisation de la Coupe du monde au Canada. Cette collaboration s’effectue dans la continuité des Jeux olympiques de Vancouver de 2010, catalyseurs des relations entre la province et les Premières Nations, le plus grand peuple autochtone du Canada. En coopérant pour la première fois avec une communauté autochtone pendant cette compétition sportive, la ville a su faire émerger des mesures sociales pérennes. L’organisation Aboriginal Youth Sport Legacy Fund a ainsi permis à des athlètes autochtones d’atteindre l’excellence sportive à partir de 2010, en les accompagnant financièrement dans leur carrière.
Dans les trois pays hôtes, les partenaires de la FIFA transforment donc la Coupe du monde de football en vitrine de la réconciliation avec les peuples autochtones. Derrière ce narratif officiel, les questions de souveraineté territoriale ou de discriminations structurelles à l’égard de ces communautés sont reléguées au second plan. Au Mexique, cette tension s’illustre dans les initiatives économiques présentées comme bénéfiques aux communautés autochtones. En collaboration avec Adidas, l’entreprise Someone Somewhere a souhaité valoriser le savoir-faire des artisanes mexicaines dans la réalisation des maillots de l’équipe nationale en édition limitée. Une centaine de travailleuses autochtones ont participé à leur création, affirmant leur identité et leur héritage culturel à travers l’art ancestral de la broderie. Ce projet a toutefois suscité la controverse lorsque l’activiste Luz Valdez a accusé publiquement les organisateurs d’exploiter l’image et le travail des artisanes à des fins commerciales. Les brodeuses ont rejeté ces accusations, affirmant qu’elles travaillaient dans de meilleures conditions et retiraient de plus grands bénéfices économiques que dans leurs précédentes activités. Au-delà de la véracité des reproches formulés, cette polémique rappelle les débats récurrents qui accompagnent la mise en marché des patrimoines autochtones : où se situe la frontière entre valorisation culturelle et appropriation commerciale au profit des multinationales ?
À Vancouver également, la Coupe du monde est célébrée comme un véritable symbole de coopération avec les Premières Nations. Pourtant, la Colombie-Britannique demeure le théâtre de conflits territoriaux majeurs entre l’État canadien et plusieurs communautés autochtones. Depuis 2018, la nation Wet’suwet’en s’oppose au projet de construction des pipelines Trans Mountain et Coastal GasLink sur ses terres. Selon Amnesty International, cette communauté subit du harcèlement, de l’intimidation et des arrestations de la part de la Gendarmerie royale du Canada et de la société privée chargée de la sécurité des travaux. Ces tensions démontrent que la reconnaissance institutionnelle et la mise en avant culturelle des peuples autochtones ne sont pas nécessairement accompagnées d’une résolution des conflits. C’est cette distinction qu’interrogeaient déjà les chercheurs Eve Tuck et K. Wayne Yang à travers l’expression « settler moves to innocence » en 2012. Ils affirment que, dans les sociétés coloniales de peuplement comme les États-Unis ou le Canada, les institutions entament régulièrement des stratégies de reconnaissance symboliques pour démontrer leur réconciliation avec leur passé colonial, sans pour autant remettre en cause les structures de pouvoir héritées de celui-ci.
L’enjeu ne réside donc pas seulement dans la représentation des populations autochtones pendant la Coupe du monde, mais dans ce qu’il restera de cette visibilité une fois le championnat terminé. Seuls les bénéfices politiques, économiques et sociaux hérités du tournoi peuvent distinguer une réconciliation durable d’une simple mise en scène au service d’un méga-événement mondialisé.