Pas de distance entre la photographe et les photographiés, puisqu’elle vit les mêmes instants qu’eux, avec eux, en parfaite égalité et en totale empathie. Un regard sans l’ascendance parfois inhérente au médium. Pourtant, nul ne saurait qualifier son travail de « banal » ou y être indifférent, au point que Nan Goldin s’est érigée, depuis les années 70, en une figure incontournable de la photographie contemporaine, jusqu’à être exposée au Grand Palais à Paris en 2026.
Qu’est-ce qui rend ces clichés personnels si fascinants ?
Plusieurs réponses.
C’est d’abord car elle a documenté, dès ses débuts, la vie de la communauté queer, notamment à Boston. Drag-queens ou personnes transgenres, jamais ces catégories marginalisées n’avaient été prises avec autant de proximité, de naturel. Prises au dépourvu, dans une cuisine ou un couloir, au flash, ces photographies montrent avec empathie la vie de gens qui sont, encore aujourd’hui, aux États-Unis et ailleurs, objets de bien des préjugés.
C’est ensuite une immersion dans l’East Village, quartier festif et haut lieu de la contre-culture new-yorkaise des années 70-80, où Nan Goldin capture, sans filtre, un mode de vie festif fait d’excès. C’est à cette période qu’elle élabore son œuvre la plus célèbre : The Ballad of Sexual Dependency, un diaporama qui dépeint le désir dans sa manière de s’incarner dans les corps et les relations, non sans une forme de violence, mais toujours avec vitalité. On peut y voir des corps très divers, marqués par la drogue, l’amour ou encore la violence domestique.
La transparence de Nan Goldin est aussi un marqueur de son engagement profond. Loin d’une distance documentaire ou d’une neutralité journalistique, elle se tient côte à côte avec les sujets de ses photographies, s’exposant elle aussi à l’analyse, au jugement. Quand elle photographie ses amies transgenres dans The Other Side, c’est un geste d’hommage ; quand, dans les années 80, elle montre les victimes du sida, c’est un appel à l’aide, à regarder ceux qui meurent dans l’indifférence générale. Elle ne cachera jamais les combats qu’elle mène, utilisant sa célébrité pour rendre visibles les addicts aux opioïdes, victimes des groupes pharmaceutiques américains, et plus récemment les victimes de crimes de guerre à Gaza. Dans l’exposition au Grand Palais, chaque diaporama est projeté à l’intérieur de sortes de chapiteaux noirs, sauf une compilation de vidéos tournées à Gaza par des Palestiniens, forçant le public à l’avoir en champ de vision tout au long de la visite.
Car la mort habite l’œuvre de Nan Goldin, particulièrement dans ses films de type diaporama, où les fantômes des disparus côtoient les vivants. Comme elle le déclarait elle-même : « J’ai toujours voulu être cinéaste, mes diaporamas sont des films constitués de photos. » C’est ainsi que son exposition This Will Not End Well (« Ça va mal finir » en français) au Grand Palais ne comporte aucune photo accrochée, mais uniquement une sélection de ses films, certains durant plus de trois quarts d’heure. Cette forme simple, constituée d’un défilement de photos avec de la musique, parfois une voix off et d’autres effets sonores, est redoutable d’efficacité. On y sent le temps qui passe, on y devine les amitiés, les amours, les disparitions. Les moments d’allégresse côtoient les moments d’abandon ou de profonde tristesse, tous mis sur le même plan, défilant lentement, comme le fait la vie. Ses œuvres dépassent l’instant qu’elles capturent pour devenir un témoignage de ceux qui ne sont plus là. Le spectateur, devant ces objets hybrides, ne peut qu’être immergé et entre dans une forme de fascination, à la manière du syndrome de Stendhal (une surcharge émotionnelle face à l’art) qu’elle étudie dans son œuvre éponyme.
Voilà comment Nan Goldin a peu à peu rendu leur dignité aux clichés intimes et d’apparence sans histoire. Sa démarche, profondément honnête, impliquée comme aucun photographe ne l’avait été avant elle, abolit les frontières du temps et de l’espace pour nous plonger dans des émotions très précises, nées et disparues aussitôt. Au cœur de ce qu’elle photographie, elle est une sorte de reporter de l’émotion. « Je suis très impressionnée par la manière qu’elle a de documenter son environnement, ses amis. Ce sont des documents très importants où l’émotion prime », dit Dana Lixenberg, photographe exposée à la MEP de Paris, à son propos.
La prochaine fois que vous parcourez la galerie de votre téléphone, demandez-vous ce que ces photos raconteront dans 10 ans, 20 ans, 30 ans…
