Les frères Philippou ne cachent à personne que le deuil d’Andy et de Piper n’est pas le seul en jeu : nous apprenons très vite que Laura a perdu sa fille, Cathy, elle aussi malvoyante, comme Piper. C’est à la jonction de ces deuils que la tension du film opère et ne lâche pas son auditoire. Il nous questionne : que se passe-t-il quand nous sommes incapables de regarder la mort en face ?
Les réalisateurs de Bring Her Back avaient déjà exploré la question du deuil avec leur premier film, Talk to Me (2023), où une jeune fille affrontait le décès mystérieux de sa mère. Même si les histoires ne sont pas les mêmes, les similitudes thématiques permettent de comprendre les deux œuvres comme deux manières différentes de représenter le travail du deuil. Les frères Philippou eux-mêmes reconnaissent avoir puisé dans des histoires familiales pour la réalisation de ces deux films, notamment la mort d’un cousin en bas âge. À ce sujet, ils déclarent dans une interview : « Ce n’est pas une coïncidence. Quand vous écrivez et que vous vous exprimez, vous vous inspirez aussi de ce qui vous arrive. À l’époque, nous traversions effectivement un deuil, de sorte que l’évènement a imprégné les deux projets. »
Toute l’horreur de ces deux films réside dans le fait que celui-ci n’est pas linéaire ni paisible. Au contraire, le cinéma d’horreur permet de matérialiser la difficulté d’un deuil à travers les figures des rituels, des fantômes, du sang et du rapport au corps sans vie. Tant dans Talk to Me que dans Bring Her Back, les personnages s’impliquent dans des rituels surnaturels qui leur permettent de faire revenir des fantômes. Cette idée du rituel agit comme une subversion du travail de deuil lui-même. Au lieu d’accepter la disparition, Laura tente de faire revenir Cathy à la vie en utilisant le corps d’autres enfants. Là où le cinéma d’horreur classique met souvent en scène une menace extérieure, les Philippou montrent, au contraire, une violence qui naît de l’amour lui-même lorsqu’il refuse la séparation. Le titre du film résume cette obsession : Bring Her Back exprime le désir d’une réunion, mais aussi le refus absolu de la mort.
C’est précisément dans la psychose résultant de l’impossibilité de faire son deuil que Laura devient inquiétante. Sally Hawkins, l’actrice qui interprète Laura, refuse de faire de son personnage une simple figure monstrueuse. Dans plusieurs entretiens, l’actrice explique que Laura ne se rapproche pas du mal par cruauté, mais parce qu’elle est détruite par la perte de sa fille. Cette ambiguïté nourrit la violence du film. Laura reste une ancienne assistante sociale, quelqu’un qui est censé protéger les enfants, écouter leur parole et construire un foyer stable. Au-delà du deuil, les Philippou détournent une figure rassurante pour interroger les failles du système de placement et la vulnérabilité des enfants qui y circulent. Andy et Piper sont constamment observés, mais rarement entendus. Leur parole semble avoir moins de poids que celle des adultes qui les entourent.
Cette logique explique l’anxiété constante qui traverse le film. Les scènes de violence arrivent brutalement, sans catharsis, comme si le récit refusait au spectateur toute possibilité de relâchement. Les réalisateurs construisent une horreur physique où chaque corps rappelle que le deuil touche d’abord la matière : un visage, une voix, une peau absente. Le rituel passe par la manipulation, la destruction et la réanimation d’un corps. Le film ne cherche jamais à consoler. Il montre plutôt comment les individus tentent de construire au-dessus du deuil sans jamais réussir à le traverser réellement. Là où l’on voudrait que le deuil soit silencieux et temporaire, le cinéma d’horreur montre combien il nous hante.
