LA REVUE DEMOS

Duras, Cohen, Ernaux : comment ces artisans du verbe ont-ils affronté la peur de la page

Chaque lecteur, chaque écrivain a connu ce face-à-face avec la page blanche. Devant le carré blanc, il y a des jours où rien ne sort. Ce phénomène, défini comme l’incapacité temporaire à produire un texte malgré le désir d’écrire, n’épargne personne et semble déjà vous connaître. Quand elle décide de vous défier, le stylo tremble, les ratures s’entassent. Elle crispe, elle paralyse, mais rappelle surtout que ce silence est universel.

Né avec l’essor de la littérature moderne, notamment au tournant des XIXᵉ et XXᵉ siècles, ce n’est plus seulement l’absence d’idées qui domine, mais la peur de soi. Devant la page, tout devient miroir : les mots s’accusent, les silences s’imposent. Le papier, d’allié, se transforme en témoin. Duras s’y brûle, Cohen s’y débat, Ernaux s’y confronte. Chez chacun, la page blanche, bien que muette, est loin d’être vide.

Trop complexe, on tente parfois de la contourner  : le café console, la musique apaise. Chaque prétexte devient une échappatoire. Pourtant, toujours, la page attend.

Cette traversée du silence, de la peur et du vertige, Marguerite Duras finit par s’en délecter. Écrivaine et cinéaste française du XXᵉ siècle, elle fait de ce vide un point d’ancrage dans sa façon d’écrire. Duras voit dans cette réflexion profonde, presque maladive, une condition nécessaire à toute écriture véritable. Dans un face-à-face presque sacré, elle affirmait : « La solitude de l’écriture, c’est une solitude sans quoi l’écrit ne se produit pas. » Une conquête intérieure, jusqu’à faire du silence un territoire poétique.

Dans ses œuvres Écrire ou Le Vice-consul, sa prose est hésitante, peuplée de personnages absents ou égarés. Ce rythme haché, proche du théâtre ou du scénario, épouse le mouvement même de la pensée — balbutiements, ellipses ou respirations. L’apparente simplicité de son style cache un long travail du vide, où chaque mot est choisi avec précision.

Tout au long de sa carrière, elle connaît des instants de doute et d’errance qui façonnent sa réflexion sur l’écriture. Encore jeune écrivaine dans les années 1940, elle traverse une période d’incertitude, peinant à écrire, enfermée dans un style excessivement « romanesque ». En 1950, avec Un barrage contre le Pacifique, elle trouve sa voie, entre autobiographie et distance littéraire.

Dans les années 1960, elle est traversée par de multiples tourments : séparation, alcoolisme grandissant. Elle parle de jours entiers passés sans pouvoir coucher ses pensées sur le papier. Pourtant, c’est aussi là qu’elle écrit certains de ses chefs-d’œuvre, comme Le Ravissement de Lol V. Stein en 1964 ou L’Amour en 1971. Un paradoxe typiquement durassien où l’écriture naît d’un manque qu’il faut combler.

Au début des années 1980, son rapport à l’alcool s’aggrave. Plusieurs fois hospitalisée, elle est incapable d’écrire pendant des mois. Après cette traversée du vide, elle renaît littérairement avec L’Amant en 1984. Ce roman retrace sa jeunesse en Indochine coloniale, marquée par sa passion pour un homme plus âgé. Duras n’a jamais forcé l’inspiration : elle écrivait quand les mots consentaient à venir.

Chez Albert Cohen, écrivain franco-suisse du XXᵉ siècle, nostalgie et peur de la mort figent son écriture dans un trop-plein d’émotions. D’une plume lyrique et passionnée, il conçoit son travail comme un combat contre l’oubli. Pourtant, derrière cette profusion verbale, marquée par le rire et la tragédie, se cache une peur effroyable : celle de l’impuissance des mots face à la démesure des sentiments. Sa page blanche n’est pas celle du manque, mais de l’excès.

En 1954, il publie Le Livre de ma mère, où il évoque ouvertement cette rupture créative. Après la mort de sa mère, il lui faut plus de dix ans avant de pouvoir coucher ses souvenirs sur le papier. Submergé par la douleur, il en fait une véritable page blanche affective. Lorsqu’il parvient enfin à écrire, chaque mot hurle l’écho d’un amour éternel. Dans ce récit autobiographique, il raconte aussi un passage de son enfance où il fut victime d’un acte antisémite, dont il n’avait jamais parlé. Ici, la page blanche naît d’une blessure identitaire. Trop vive pour en parler, l’écriture devient une occasion de réparer le silence.

Chef-d’œuvre romanesque, ce livre connaît une genèse lente, étalée sur plus de vingt ans. Sans relâche, Cohen réécrit pour tenter de composer le grand livre de l’amour et de la condition humaine. Dans ses Carnets, publiés après sa mort, il exprime souvent son dégoût pour la littérature et la sensation que « tout a déjà été dit ». Ironie du sort : c’est encore par l’écriture qu’il survit, même après sa disparition.

Annie Ernaux, écrivaine française et figure majeure de la littérature moderne, est hantée par la sensation de trahir la réalité. Elle ne fait pas de la littérature, mais s’efforce de reproduire le réel par la vérité qui l’entoure. Sa page blanche devient une épreuve d’honnêteté : si les mots ne viennent pas, c’est que le langage ment encore. Ce silence, loin d’être vide, révèle le quotidien des figures oubliées.

Tout au long de sa carrière, elle affronte d’importantes périodes de troubles. Dans La Honte, publié en 1997, elle évoque un souvenir traumatisant : le jour où son père a tenté de tuer sa mère. Elle confie avoir longtemps gardé le silence avant de pouvoir affronter ce récit. Dans L’Événement, paru en 2000, relatant son avortement clandestin dans les années 1960, elle admet avoir repoussé l’écriture pendant plus de trente ans, tant le sujet est insoutenable. Pour restituer la justesse de son expérience, elle s’appuie sur des preuves concrètes : journaux intimes, correspondances, photographies. Marquée par la violence du souvenir, comment parler de soi sans tomber dans la confession ? Sa solution : opter pour un « je » neutre et objectif, qui observe sans juger, dans ce qu’elle nomme une « écriture plate ».

Vous aimez lire nos décryptages ?

Soutenez-nous ! Parce que nous sommes un média :

Nos dernières Synthèses

En quoi l’exploitation des ressources arctiques alimente-t-elle les tensions entre les États-Unis et l’Union européenne ?

Malgré les négociations en cours, de nombreux indicateurs suggèrent que ce conflit ne prendra pas fin dans un avenir proche. Le budget militaire russe pour 2026 est estimé à 168 milliards de dollars, et sera gonflé par la montée du prix du pétrole, tandis que l’Union européenne prévoit d’allouer près de 90 milliards d’euros d’aide militaire à l’Ukraine pour la période 2026-2027. Dans ce contexte, le système international semble entrer dans une phase de « chaos prolongé », marquée par...

Comment Hollywood a-t-il prédit la crise écologique à travers Soylent Green ? 

En imaginant une planète suffocante, ce film visionnaire constitue un premier cri d’alarme dans le monde du cinéma sur la situation écologique. Pour son film, le réalisateur Richard Fleischer s’inspire du roman dystopique Make Room! Make Room! de Harry Harrison, sorti dans les années 1960. Comme Soylent Green, il présente une Terre polluée, surpeuplée, où le manque de ressources oblige les humains à se nourrir d’aliments exclusivement synthétiques. Soylent Green reprend ce cadre, mais place son histoire à New York,...

Comment le film Bring Her Back interroge-t-il notre rapport au deuil ?

Les frères Philippou ne cachent à personne que le deuil d’Andy et de Piper n’est pas le seul en jeu : nous apprenons très vite que Laura a perdu sa fille, Cathy, elle aussi malvoyante, comme Piper. C’est à la jonction de ces deuils que la tension du film opère et ne lâche pas son auditoire. Il nous questionne : que se passe-t-il quand nous sommes incapables de regarder la mort en face ? Les réalisateurs de Bring Her Back avaient déjà...

En quoi l’abandon du projet franco-allemand d’avion du futur illustre-t-il les difficultés de bâtir une véritable industrie européenne de la défense ? 

Abandonné en raison de l’absence d’accord entre les industriels, cet échec de la coopération européenne montre les difficultés à bâtir une véritable industrie européenne de la défense. Lancé en juillet 2017 par Emmanuel Macron et Angela Merkel, puis rejoint par l’Espagne en 2019, le SCAF est un programme visant à développer un système de combat de nouvelle génération. Associant un avion de chasse, des drones et un « cloud de combat », le projet avait pour ambition de remplacer le...

La photographie intime élevée au rang d’art majeur sous l’objectif de Nan Goldin 

Pas de distance entre la photographe et les photographiés, puisqu’elle vit les mêmes instants qu’eux, avec eux, en parfaite égalité et en totale empathie. Un regard sans l’ascendance parfois inhérente au médium. Pourtant, nul ne saurait qualifier son travail de « banal » ou y être indifférent, au point que Nan Goldin s’est érigée, depuis les années 70, en une figure incontournable de la photographie contemporaine, jusqu’à être exposée au Grand Palais à Paris en 2026. Qu’est-ce qui rend ces...

Pourquoi l’Union européenne accélère l’adhésion du Monténégro ? 

Depuis la fin des années 2010, et plus encore depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022, la politique d’élargissement est redevenue un véritable instrument de puissance pour Bruxelles. En mai 2026, le ministre délégué français chargé de l’Europe, Benjamin Haddad, la qualifiait même de « nécessité géopolitique ». Avec 16 des 33 chapitres de négociation clôturés à titre provisoire, le Monténégro est aujourd’hui le candidat le plus avancé de la région et espère rejoindre l’UE dès 2028....

Pourquoi la Coupe du Monde à Mexico soulève des tensions socioéconomiques dans le pays? 

Profitant de l’exposition médiatique offerte par le tournoi, plusieurs milliers d’entre eux ont bloqué les accès au stade Azteca deux jours avant le match d’ouverture entre le Mexique et l’Afrique du Sud. Les enseignants ont aussi bloqué plusieurs rues aux abords du Palais des Beaux-Arts et de la place emblématique du Zócalo. Le gouvernement de Claudia Sheinbaum a dénoncé une « provocation », tout en refusant dans un premier temps une répression policière directe. La Coupe du monde agit au...

Comment le film The Substance critique-t-il l’obsession de l’industrie culturelle pour la jeunesse ?

Elle doit faire face à un choix cornélien aux lourdes conséquences pour retrouver une jeunesse qui rime avec beauté. C’est à travers ces conséquences que la réalisatrice française Coralie Fargeat explore les limites de l’obsession pour la jeunesse éternelle et les standards imposés sur le corps féminin par l’industrie culturelle dans le film The Substance, sorti en 2024. Alors qu’elle est toujours complètement apte à assurer l’émission d’aérobic pour laquelle elle a consacré des années d’efforts, Elisabeth voit son contrat...

Coupe du monde de football 2026 en Amérique : quelle place pour les populations autochtones locales ? 

Pour la première fois dans l’histoire, celle-ci se déroule conjointement dans trois pays, tous marqués par la colonisation européenne : les États-Unis, le Canada et le Mexique. Pour l’occasion, chacune des nations hôtes revendique sa coopération avec les populations autochtones locales, une considération renouvelée qui n’efface pas les nombreuses inégalités de traitement à l’égard de ces communautés. Au programme : six milliards de téléspectateurs cumulés attendus et des retombées financières estimées à neuf milliards de dollars, selon Allianz Research. Cet...

L’UE dispose-t-elle des capacités nécessaires pour devenir compétitive en matière d’intelligence artificielle ?

Aux États-Unis, 410 milliards de dollars ont été investis en 2025 dans l’intelligence artificielle, et 650 milliards de dollars sont prévus en 2026 par les géants de la tech. Dans l’Union européenne (UE), l’initiative InvestAI a été annoncée en février 2025. Elle vise à mobiliser 200 milliards d’euros pour établir des gigafabriques d’IA, selon une logique de partenariat public-privé incluant un fonds européen de 20 milliards d’euros. Ces gigafabriques sont des structures réunissant moyens humains et technologiques au sein d’écosystèmes...