LA REVUE DEMOS

Que devient la critique musicale aujourd’hui ?

« C’est au poète à faire de la poésie et au musicien à faire de la musique ; mais il n’appartient qu’au philosophe à bien parler de l’un et de l’autre », écrivait Jean-Jacques Rousseau en 1753 dans son essai Lettre sur la musique française, texte qui participa à l’émergence de la critique musicale.

Née de la rivalité entre l’opéra français et l’opéra italien en Europe au milieu du XVIIe siècle, la critique musicale s’est d’abord développée dans un cercle restreint d’initiés. Elle relevait alors de musiciens, de musicologues et d’amateurs capables de s’offrir le luxe d’assister aux représentations. Les premières traces d’articles apparaissent en 1650 dans la Gazette (le plus ancien journal français), puis dans Le Mercure Galant vers 1680.

Au XVIIIe siècle, la critique musicale s’inscrit dans un contexte marqué par l’essor des Lumières et les bouleversements politiques de la Révolution française de 1789. Elle accompagne la diffusion d’une culture désormais plus accessible, bien que réservée aux milieux lettrés. Cette période voit se multiplier les revues et journaux consacrés à la musique, rédigés par des philosophes, des écrivains et des musiciens. En 1770, des amateurs éclairés fondent Le Journal de musique, dédié aux commentaires et explications des œuvres musicales, théâtrales et lyriques. Bien qu’il ne survive que quelques années, il marque une étape importante vers la professionnalisation du discours critique.

La critique musicale se transforme progressivement au XIXe siècle. Elle cesse d’être un simple loisir d’amateurs éclairés pour devenir un métier de presse structuré autour de périodiques spécialisés et d’une critique musicale professionnelle. En France, cette mutation est incarnée par Hector Berlioz, lui-même compositeur, qui publie des chroniques dans le Journal des débats au cours du XIXe siècle.

Le discours critique conserve son rôle à travers le journalisme musical et contribue même à faire émerger de grandes figures de la musique comme Radiohead, Janelle Monàe et plus récemment Billie Eilish. Il suscite aussi des débats autour de certaines œuvres musicales, jugées parfois trop sévèrement pour leur non-conformité aux valeurs sociétales de leur époque. C’est le cas de l’album Dark Horse de George Harrison (ex-membre des Beatles) sorti en 1974, ou de l’album Erotica de Madonna, jugé trop provocateur et faisant la promotion d’érotisme et d’exubérance à sa sortie en 1992.

Rares sont les artistes pop ayant obtenu l’unanimité des critiques musicaux, malgré leur succès commercial. Cette exigence s’explique par l’objectif commercial qui sous-tend souvent la musique pop, amenant à produire des chansons accessibles à un large public. Elle est souvent perçue comme moins respectable que le rock ou les genres alternatifs. Selon plusieurs observateurs du champ musical, cette distinction révèle la volonté des critiques de maintenir une séparation entre une musique dite « sérieuse » et une musique jugée commerciale.

Cette logique s’inscrit dans une vision plus ancienne de hiérarchisation culturelle. Elle fait écho aux analyses des philosophes Theodor Adorno et Max Horkheimer sur l’industrie culturelle : l’art, soumis aux impératifs de massification et de rentabilité, tend à devenir une marchandise, perdant son autonomie et sa capacité critique. Dans cette perspective, la musique pop, perçue comme formatée pour plaire au plus grand nombre, est souvent disqualifiée.

Cette approche des critiques musicaux est décriée et accusée de snobisme par le public et certains artistes. En réaction à cela et au « rockisme » (privilège accordé au genre rock), émerge le « poptimisme », qui vise à revaloriser la musique pop non seulement à l’aune de son succès commercial, mais aussi de ses qualités artistiques. Il connaît une forte émergence à partir de 2010. La musique pop se transforme aussi progressivement, devenant plus introspective, expérimentale et innovante, ce que la critique musicale salue, comme avec l’album éponyme de Beyoncé (2013), Racine Carrée de Stromae (2013) ou Melodrama de Lorde (2017). Les avis sur les albums mainstream restent centraux dans l’économie de la presse musicale, notamment à l’ère numérique. Comme le note le journaliste Saul Austerlitz, si ces prises de position exposent parfois à des réactions hostiles de la part des fans et même des artistes, elles génèrent aussi une forte visibilité autour de figures connues. Les avis des critiques musicaux conservent un rôle de médiation qui favorise aujourd’hui des écoutes plus exploratoires, comme le montre l’accueil de l’album Lux de Rosalía ou Soko de Salif Keïta en 2025.

La critique musicale se prolonge aujourd’hui à travers de grands journaux tels que Libération en France, Pitchfork et Rolling Stone aux États-Unis, ou The Guardian au Royaume-Uni. Elle prend aussi de nouvelles formes, portées par l’essor numérique et des plateformes participatives comme Metacritic, Album of the Year (AOTY) ou encore SensCritique en France. Ces sites agrègent et rassemblent les critiques issues de publications principalement anglophones pour attribuer une note moyenne à des albums d’artistes à travers le monde, couvrant un large spectre de genres musicaux. La neutralité absolue de ces critiques reste un mythe, selon la professeure d’art Lisa Giombini (Université de Rome III), car la critique musicale reste façonnée par les goûts et tendances de son époque et de ceux qui la produisent.

Metacritic et AOTY sont ainsi devenues des outils précieux pour le public, offrant à chacun la possibilité d’exprimer son ressenti et de noter les œuvres selon son expérience d’écoute. Elles permettent aussi de saisir le consensus général autour d’un album, en parallèle de ses performances commerciales. En s’adaptant aux nouvelles habitudes du numérique (réseaux sociaux, plateformes de streaming), elles rendent la critique plus participative.

Vous aimez lire nos décryptages ?

Soutenez-nous ! Parce que nous sommes un média :

Nos dernières Synthèses

En quoi l’exploitation des ressources arctiques alimente-t-elle les tensions entre les États-Unis et l’Union européenne ?

Malgré les négociations en cours, de nombreux indicateurs suggèrent que ce conflit ne prendra pas fin dans un avenir proche. Le budget militaire russe pour 2026 est estimé à 168 milliards de dollars, et sera gonflé par la montée du prix du pétrole, tandis que l’Union européenne prévoit d’allouer près de 90 milliards d’euros d’aide militaire à l’Ukraine pour la période 2026-2027. Dans ce contexte, le système international semble entrer dans une phase de « chaos prolongé », marquée par...

Comment Hollywood a-t-il prédit la crise écologique à travers Soylent Green ? 

En imaginant une planète suffocante, ce film visionnaire constitue un premier cri d’alarme dans le monde du cinéma sur la situation écologique. Pour son film, le réalisateur Richard Fleischer s’inspire du roman dystopique Make Room! Make Room! de Harry Harrison, sorti dans les années 1960. Comme Soylent Green, il présente une Terre polluée, surpeuplée, où le manque de ressources oblige les humains à se nourrir d’aliments exclusivement synthétiques. Soylent Green reprend ce cadre, mais place son histoire à New York,...

Comment le film Bring Her Back interroge-t-il notre rapport au deuil ?

Les frères Philippou ne cachent à personne que le deuil d’Andy et de Piper n’est pas le seul en jeu : nous apprenons très vite que Laura a perdu sa fille, Cathy, elle aussi malvoyante, comme Piper. C’est à la jonction de ces deuils que la tension du film opère et ne lâche pas son auditoire. Il nous questionne : que se passe-t-il quand nous sommes incapables de regarder la mort en face ? Les réalisateurs de Bring Her Back avaient déjà...

En quoi l’abandon du projet franco-allemand d’avion du futur illustre-t-il les difficultés de bâtir une véritable industrie européenne de la défense ? 

Abandonné en raison de l’absence d’accord entre les industriels, cet échec de la coopération européenne montre les difficultés à bâtir une véritable industrie européenne de la défense. Lancé en juillet 2017 par Emmanuel Macron et Angela Merkel, puis rejoint par l’Espagne en 2019, le SCAF est un programme visant à développer un système de combat de nouvelle génération. Associant un avion de chasse, des drones et un « cloud de combat », le projet avait pour ambition de remplacer le...

La photographie intime élevée au rang d’art majeur sous l’objectif de Nan Goldin 

Pas de distance entre la photographe et les photographiés, puisqu’elle vit les mêmes instants qu’eux, avec eux, en parfaite égalité et en totale empathie. Un regard sans l’ascendance parfois inhérente au médium. Pourtant, nul ne saurait qualifier son travail de « banal » ou y être indifférent, au point que Nan Goldin s’est érigée, depuis les années 70, en une figure incontournable de la photographie contemporaine, jusqu’à être exposée au Grand Palais à Paris en 2026. Qu’est-ce qui rend ces...

Pourquoi l’Union européenne accélère l’adhésion du Monténégro ? 

Depuis la fin des années 2010, et plus encore depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022, la politique d’élargissement est redevenue un véritable instrument de puissance pour Bruxelles. En mai 2026, le ministre délégué français chargé de l’Europe, Benjamin Haddad, la qualifiait même de « nécessité géopolitique ». Avec 16 des 33 chapitres de négociation clôturés à titre provisoire, le Monténégro est aujourd’hui le candidat le plus avancé de la région et espère rejoindre l’UE dès 2028....

Pourquoi la Coupe du Monde à Mexico soulève des tensions socioéconomiques dans le pays? 

Profitant de l’exposition médiatique offerte par le tournoi, plusieurs milliers d’entre eux ont bloqué les accès au stade Azteca deux jours avant le match d’ouverture entre le Mexique et l’Afrique du Sud. Les enseignants ont aussi bloqué plusieurs rues aux abords du Palais des Beaux-Arts et de la place emblématique du Zócalo. Le gouvernement de Claudia Sheinbaum a dénoncé une « provocation », tout en refusant dans un premier temps une répression policière directe. La Coupe du monde agit au...

Comment le film The Substance critique-t-il l’obsession de l’industrie culturelle pour la jeunesse ?

Elle doit faire face à un choix cornélien aux lourdes conséquences pour retrouver une jeunesse qui rime avec beauté. C’est à travers ces conséquences que la réalisatrice française Coralie Fargeat explore les limites de l’obsession pour la jeunesse éternelle et les standards imposés sur le corps féminin par l’industrie culturelle dans le film The Substance, sorti en 2024. Alors qu’elle est toujours complètement apte à assurer l’émission d’aérobic pour laquelle elle a consacré des années d’efforts, Elisabeth voit son contrat...

Coupe du monde de football 2026 en Amérique : quelle place pour les populations autochtones locales ? 

Pour la première fois dans l’histoire, celle-ci se déroule conjointement dans trois pays, tous marqués par la colonisation européenne : les États-Unis, le Canada et le Mexique. Pour l’occasion, chacune des nations hôtes revendique sa coopération avec les populations autochtones locales, une considération renouvelée qui n’efface pas les nombreuses inégalités de traitement à l’égard de ces communautés. Au programme : six milliards de téléspectateurs cumulés attendus et des retombées financières estimées à neuf milliards de dollars, selon Allianz Research. Cet...

L’UE dispose-t-elle des capacités nécessaires pour devenir compétitive en matière d’intelligence artificielle ?

Aux États-Unis, 410 milliards de dollars ont été investis en 2025 dans l’intelligence artificielle, et 650 milliards de dollars sont prévus en 2026 par les géants de la tech. Dans l’Union européenne (UE), l’initiative InvestAI a été annoncée en février 2025. Elle vise à mobiliser 200 milliards d’euros pour établir des gigafabriques d’IA, selon une logique de partenariat public-privé incluant un fonds européen de 20 milliards d’euros. Ces gigafabriques sont des structures réunissant moyens humains et technologiques au sein d’écosystèmes...