LA REVUE DEMOS

Le Canada dans l’UE, un projet réaliste ? 

Depuis un an, les sondages d’instituts canadiens se multiplient autour de la question d’une intégration du Canada à l’UE. Avec l’élection de Donald Trump en novembre 2024 et son investiture en janvier 2025, le pays à la feuille d’érable subit des pressions politiques et économiques répétées de Washington, qui nourrit l’ambition de faire du Canada l’un de ses États. Dans ce contexte tendu, l’idée d’une intégration à l’UE fait peu à peu son chemin au sein de la population canadienne.

Selon un récent sondage mené en mars 2026, une partie notable des Canadiens se dit favorable ou, tout du moins, intéressée par l’idée de rejoindre les Vingt-Sept. Les obstacles légaux, politiques, économiques et stratégiques rendent pourtant cette adhésion quasi impossible.

L’institut Spark Advocacy révèle que près de 25 % des Canadiens sont favorables à une intégration à l’Union européenne, 58 % estiment l’idée digne d’être explorée, contre une opposition ferme de seulement 18 %. Ces chiffres témoignent d’une situation particulièrement tendue sur le continent nord-américain. Depuis son investiture, Trump ne cache pas son ambition de faire du Canada l’un des États américains. Washington a ainsi augmenté ses droits de douane sur les produits importés de son voisin du Nord, passant de 25 % à 35 %. Boycott de certains produits américains et droits de douane réciproques ne se sont pas fait attendre de la part d’Ottawa. Dans ce contexte où son premier partenaire économique et voisin direct se montre agressif, le Canada a tout intérêt à se rapprocher de son autre partenaire éloigné : l’UE. C’est ce que note le journaliste au Monde Pascal Riché dans son article « Le Canada, plutôt 28ᵉ pays de l’UE que 51ᵉ État des États-Unis », en reprenant les discours du premier ministre Mark Carney.

Une adhésion du pays à l’UE est pourtant légalement impossible. L’article 49 du Traité sur l’Union européenne dispose que « Tout État européen […] peut demander à devenir membre de l’Union ». Or, le Canada n’est pas européen et ne remplit donc pas le critère géographique posé par le traité. C’est sur cette même base que la demande d’adhésion du Maroc avait été rejetée par le Conseil européen en 1987, faisant ainsi jurisprudence.

Toute adhésion finale à l’UE se fait par un vote à l’unanimité des voix du Conseil européen, comme le dicte le traité dans la suite de son article 49. Mais une adhésion du Canada serait un véritable séisme politique et économique qui ne profiterait pas à certains États. Avec 41,5 millions d’habitants, les rapports de force au Parlement européen seraient bouleversés : le nombre de députés étant réparti selon un principe de proportionnalité dégressive, le Canada (dont la population est comparable à celle de l’Espagne ou de la Pologne) diminuerait le poids des grandes nations européennes au sein de l’hémicycle. Les freins économiques sont aussi réels, notamment à cause de la Politique agricole commune. Le Canada, puissance agricole en céréales comme en viandes bovines, bénéficierait des subventions européennes s’il rejoignait l’UE. Les craintes d’un déséquilibre agricole lié à l’arrivée de produits canadiens sur le marché unique avaient déjà été exprimées lors des débats sur le traité de libre-échange CETA en 2025 : l’ensemble des syndicats agricoles européens avait dénoncé des risques de distorsion de concurrence, entraînant une levée de boucliers politique.

Si le Canada respecte les critères de Copenhague de 1993 (État de droit, économie de marché viable, capacité d’assumer les obligations d’adhésion et capacité de l’UE à assimiler de nouveaux membres), ses ambitions européennes relèvent d’une utopie bloquée dans l’air du temps. Si l’intégration n’est pas envisageable, les liens peuvent néanmoins se tisser en dehors d’une adhésion. Le CETA, signé entre l’UE et le Canada en octobre 2016, vise par le libre-échange à renforcer les liens économiques entre deux partenaires majeurs aux visions géopolitiques complémentaires. Mais ses limites sont déjà visibles : deux États européens, dont la France, ont refusé de le ratifier, craignant son impact sur la filière agricole.

Sur le plan de la défense, l’idée de rejoindre l’UE est séduisante pour Ottawa. À l’heure où son voisin se montre agressif, où l’armée canadienne reste dépendante technologiquement des Américains et où les pressions s’accentuent en Arctique, le Canada a intérêt à diversifier ses alliances pour acquérir plus d’autonomie stratégique. L’intégration européenne n’est pourtant pas nécessaire. Ottawa a rejoint le programme Security Action for Europe (SAFE) début décembre 2025. Dépendant de l’initiative ReArm Europe, il finance par des prêts, à hauteur de 150 milliards d’euros, le réarmement de l’Europe en quête d’autonomie stratégique. Le Canada en a fait une manœuvre de pivot stratégique vis-à-vis des États-Unis, renforçant ses partenariats de défense sans intégrer l’UE.

Ces aspirations européennes, révélatrices d’un tournant dans l’opinion canadienne, demeurent aujourd’hui condamnées à rester au rang de vœu pieux. Les freins légaux, politiques et économiques sont aussi nombreux que difficilement surmontables. Mais par des initiatives ciblées, l’UE et le Canada renforcent leurs partenariats stratégiques, économiques comme militaires, à l’heure où les alliances s’étiolent, notamment avec Washington. Si le destin d’un Canada européen semble scellé, l’UE progresse néanmoins vers l’Ouest. La prochaine étape pour Bruxelles est le référendum islandais sur la reprise des négociations d’adhésion, prévu le 29 août 2026.

Vous aimez lire nos décryptages ?

Soutenez-nous ! Parce que nous sommes un média :

Nos dernières Synthèses

Comment Hollywood a-t-il prédit la crise écologique à travers Soylent Green ? 

En imaginant une planète suffocante, ce film visionnaire constitue un premier cri d’alarme dans le monde du cinéma sur la situation écologique. Pour son film, le réalisateur Richard Fleischer s’inspire du roman dystopique Make Room! Make Room! de Harry Harrison, sorti dans les années 1960. Comme Soylent Green, il présente une Terre polluée, surpeuplée, où le manque de ressources oblige les humains à se nourrir d’aliments exclusivement synthétiques. Soylent Green reprend ce cadre, mais place son histoire à New York,...

Comment le film Bring Her Back interroge-t-il notre rapport au deuil ?

Les frères Philippou ne cachent à personne que le deuil d’Andy et de Piper n’est pas le seul en jeu : nous apprenons très vite que Laura a perdu sa fille, Cathy, elle aussi malvoyante, comme Piper. C’est à la jonction de ces deuils que la tension du film opère et ne lâche pas son auditoire. Il nous questionne : que se passe-t-il quand nous sommes incapables de regarder la mort en face ? Les réalisateurs de Bring Her Back avaient déjà...

En quoi l’abandon du projet franco-allemand d’avion du futur illustre-t-il les difficultés de bâtir une véritable industrie européenne de la défense ? 

Abandonné en raison de l’absence d’accord entre les industriels, cet échec de la coopération européenne montre les difficultés à bâtir une véritable industrie européenne de la défense. Lancé en juillet 2017 par Emmanuel Macron et Angela Merkel, puis rejoint par l’Espagne en 2019, le SCAF est un programme visant à développer un système de combat de nouvelle génération. Associant un avion de chasse, des drones et un « cloud de combat », le projet avait pour ambition de remplacer le...

La photographie intime élevée au rang d’art majeur sous l’objectif de Nan Goldin 

Pas de distance entre la photographe et les photographiés, puisqu’elle vit les mêmes instants qu’eux, avec eux, en parfaite égalité et en totale empathie. Un regard sans l’ascendance parfois inhérente au médium. Pourtant, nul ne saurait qualifier son travail de « banal » ou y être indifférent, au point que Nan Goldin s’est érigée, depuis les années 70, en une figure incontournable de la photographie contemporaine, jusqu’à être exposée au Grand Palais à Paris en 2026. Qu’est-ce qui rend ces...

Pourquoi l’Union européenne accélère l’adhésion du Monténégro ? 

Depuis la fin des années 2010, et plus encore depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022, la politique d’élargissement est redevenue un véritable instrument de puissance pour Bruxelles. En mai 2026, le ministre délégué français chargé de l’Europe, Benjamin Haddad, la qualifiait même de « nécessité géopolitique ». Avec 16 des 33 chapitres de négociation clôturés à titre provisoire, le Monténégro est aujourd’hui le candidat le plus avancé de la région et espère rejoindre l’UE dès 2028....

Pourquoi la Coupe du Monde à Mexico soulève des tensions socioéconomiques dans le pays? 

Profitant de l’exposition médiatique offerte par le tournoi, plusieurs milliers d’entre eux ont bloqué les accès au stade Azteca deux jours avant le match d’ouverture entre le Mexique et l’Afrique du Sud. Les enseignants ont aussi bloqué plusieurs rues aux abords du Palais des Beaux-Arts et de la place emblématique du Zócalo. Le gouvernement de Claudia Sheinbaum a dénoncé une « provocation », tout en refusant dans un premier temps une répression policière directe. La Coupe du monde agit au...

Comment le film The Substance critique-t-il l’obsession de l’industrie culturelle pour la jeunesse ?

Elle doit faire face à un choix cornélien aux lourdes conséquences pour retrouver une jeunesse qui rime avec beauté. C’est à travers ces conséquences que la réalisatrice française Coralie Fargeat explore les limites de l’obsession pour la jeunesse éternelle et les standards imposés sur le corps féminin par l’industrie culturelle dans le film The Substance, sorti en 2024. Alors qu’elle est toujours complètement apte à assurer l’émission d’aérobic pour laquelle elle a consacré des années d’efforts, Elisabeth voit son contrat...

Coupe du monde de football 2026 en Amérique : quelle place pour les populations autochtones locales ? 

Pour la première fois dans l’histoire, celle-ci se déroule conjointement dans trois pays, tous marqués par la colonisation européenne : les États-Unis, le Canada et le Mexique. Pour l’occasion, chacune des nations hôtes revendique sa coopération avec les populations autochtones locales, une considération renouvelée qui n’efface pas les nombreuses inégalités de traitement à l’égard de ces communautés. Au programme : six milliards de téléspectateurs cumulés attendus et des retombées financières estimées à neuf milliards de dollars, selon Allianz Research. Cet...

L’UE dispose-t-elle des capacités nécessaires pour devenir compétitive en matière d’intelligence artificielle ?

Aux États-Unis, 410 milliards de dollars ont été investis en 2025 dans l’intelligence artificielle, et 650 milliards de dollars sont prévus en 2026 par les géants de la tech. Dans l’Union européenne (UE), l’initiative InvestAI a été annoncée en février 2025. Elle vise à mobiliser 200 milliards d’euros pour établir des gigafabriques d’IA, selon une logique de partenariat public-privé incluant un fonds européen de 20 milliards d’euros. Ces gigafabriques sont des structures réunissant moyens humains et technologiques au sein d’écosystèmes...

Les visites de Donald Trump et de Vladimir Poutine à Pékin traduisent-elles un renforcement de l’influence chinoise dans l’ordre mondial ?

Depuis décembre 2025, Xi Jinping a ainsi reçu successivement Emmanuel Macron, le Premier ministre britannique Keir Starmer, le chancelier allemand Friedrich Merz, en février, ainsi que le chef du gouvernement espagnol Pedro Sánchez, en avril. Conscient que la Chine est aujourd’hui le principal partenaire économique et diplomatique de l’Iran, Donald Trump s’est rendu à Pékin afin de solliciter l’appui de Xi Jinping sur plusieurs dossiers sensibles du Moyen-Orient. Le président américain espère notamment que l’influence chinoise sur Téhéran pourra contribuer...