LA REVUE DEMOS

Comment est-on arrivé à l’échec des négociations sur le nucléaire iranien? 

Le 18 octobre 2025, Téhéran annonce officiellement qu’il ne se considère plus lié par les restrictions imposées par l’accord de Vienne, appelé Plan d’action globale conjoint (JCPOA). Après trente-six années de sanctions et de boycotts, l’économie iranienne se trouvait déjà exsangue, affaiblie par sa forte dépendance aux exportations pétrolières. Selon l’économiste Thierry Coville, peu de pays ont subi des mesures coercitives aussi lourdes et prolongées que celles imposées à l’Iran au cours des quinze dernières années.

L’accord ambitieux du JCPOA, conclu en 2015, visait à imposer des limitations strictes au programme nucléaire iranien en échange d’une levée progressive des sanctions économiques internationales. En 2018, sous la présidence de Donald Trump, les États-Unis se retirent de l’accord, que le président qualifie de « pire jamais conclu », estimant qu’il ne suffit pas à empêcher l’Iran d’accéder à l’arme nucléaire. Washington rétablit alors de lourdes sanctions contre les secteurs pétrolier et financier iraniens pour mettre en œuvre une politique de « pression maximale » sur le régime iranien. Dès 2019, Téhéran revient sur certains de ses engagements et relance progressivement ses activités nucléaires, cherchant à impliquer les alliés européens des États-Unis dans les tensions et à leur démontrer qu’ils ne pouvaient rester spectateurs face à la nouvelle politique américaine.

L’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) estime que l’Iran enrichit aujourd’hui l’uranium à 60 %, bien au-delà de la limite de 3,67 % prévue par l’accord de 2015. Un taux qui se rapproche dangereusement du seuil de 90 % nécessaire à la fabrication d’une arme nucléaire. Le pays considère que l’exigence américaine d’une transparence sur ses activités nucléaires contrevient aux dispositions du Traité de non-prolifération, auquel il est signataire. L’Iran a clairement indiqué que l’enrichissement d’uranium continuerait, affirmant qu’il ne renoncera pas à ses droits nucléaires pacifiques. Cette hausse considérable de la production par le seul État non détenteur d’armes nucléaires inquiète profondément les puissances occidentales et fragilise la crédibilité du régime concernant la non-prolifération.

Selon Henrik Hiim, chercheur en sécurité internationale, l’Iran pratique une stratégie de « nuclear hedging ». Téhéran a méthodiquement construit un arsenal de missiles, tout en s’abstenant de franchir le seuil de l’armement nucléaire. Ce choix stratégique permet au pays une capacité de dissuasion potentielle vis-à-vis de ses rivaux régionaux, tout en évitant de déclencher immédiatement des sanctions internationales. L’Iran détient déjà plus de 3 000 missiles de portée intermédiaire et longue, capables d’atteindre Israël et certaines capitales du Golfe.

Pour renforcer son autonomie technologique, l’Iran cherche à s’allier avec la Chine, la Russie et plusieurs pays du Moyen-Orient, dont l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. Il leur a proposé des partenariats technologiques, sans qu’un transfert n’ait pour l’instant été officialisé, afin de contourner les sanctions américaines et de renforcer ses moyens militaires face à l’avance technologique de Tsahal.

Face à cette escalade, les relations entre l’Occident et l’Iran sont tendues. En juin 2025, le conflit militaire direct entre Israël et l’Iran, appelé la guerre des douze jours, entraîne la suspension des pourparlers indirects entre Téhéran et Washington. Du côté iranien, le conflit alimente un profond sentiment de trahison à l’égard des États-Unis, accusés d’avoir validé, voire soutenu, l’opération israélienne tout en poursuivant les négociations diplomatiques. À la suite de cette attaque, Téhéran met un terme à sa coopération avec l’AIEA. Les États-Unis réaffirment leur politique de « pression maximale » en intensifiant les sanctions contre des entités et individus impliqués dans le commerce du pétrole iranien, afin de priver Téhéran des revenus pétroliers qui financent ses activités.

Fin septembre 2025, le Conseil de sécurité de l’ONU rétablit les sanctions levées dix ans plus tôt dans le cadre du JCPOA, via un mécanisme dit de « snapback », en raison des violations répétées par Téhéran de ses engagements nucléaires. Cette mesure provoque une réaction immédiate du ministre des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, qui la juge « nulle et non avenue » au vu de l’expiration de la JCPOA. Alors que des négociations entre l’Iran et l’AIEA avaient permis d’envisager une reprise de la coopération à la suite de l’accord du Caire, le rétablissement des sanctions de l’ONU rend l’accord caduc. Selon lui, l’Iran ne voit désormais « aucune raison de négocier » avec les Européens après ce recours au mécanisme automatique de sanctions, ce qui compromet fortement toute perspective de reprise du dialogue diplomatique entre l’Iran et l’Occident.

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