LA REVUE DEMOS

Comment la course mondiale aux datacenters transforme-t-elle les enjeux de puissance, de souveraineté et de ressources ?

L’usage de l’intelligence artificielle (IA) est aujourd’hui exponentiel. Son marché global, évalué à plus de 240 milliards de dollars en 2024, devrait augmenter de 20 à 30 % par an jusqu’en 2030. Cette tendance se matérialise par les datacenters (centres de données) qui exploitent cette technologie, soulevant de nouveaux enjeux liés à leur contrôle, leur localisation, leur impact et leur fonctionnement. Cette géostratégie renforce aussi des dynamiques existantes, comme la rivalité sino-américaine, la domination Nord-Sud ou les pressions anthropiques, notamment sur l’eau.

Les centres de données regroupent les infrastructures nécessaires à la sauvegarde et à la distribution de données informatiques. Les États-Unis dominent en recherche et en nombre de datacenters, avec plus de 4 000 sur leur territoire. La Chine, en développement plus récent, mise sur les « hyperscale », des installations gérant des applications gigantesques et évolutives. La France a voté le 27 mars 2025 pour que la construction de datacenters bénéficie du statut de projets d’intérêt national majeur, facilitant leur implantation en assouplissant les normes environnementales et les délais de procédures.

De nombreux pays, surtout développés, adoptent une stratégie en IA, souvent spécialisée dans des domaines alignés sur leurs forces économiques. L’Allemagne se concentre sur l’IA appliquée à l’industrie et à l’automobile, Israël sur l’IA militaire. Les trois principaux foyers de datacenters sont l’Europe, l’Asie de l’Est et les États-Unis, ce dernier exerçant une forte influence sur le marché. La plupart des autres acteurs dépendent numériquement de ces puissances : la Virginie concentre à elle seule 14 % de la capacité mondiale des datacenters, et 60 % du marché cloud global est contrôlé par les principaux acteurs américains. Les trois plus grands fournisseurs de services cloud hyperscale — AWS (Amazon), Google Cloud et Azure (Microsoft) — ont capté, en 2022, 70 % de la croissance en infrastructure (IaaS) et plateformes (PaS) en France.

Cette dépendance à la technologie américaine s’illustre dans le projet de la plateforme Health Data Hub, visant à regrouper les données de santé des Français pour les rendre plus exploitables par la recherche. Lancé fin 2019, le choix de Microsoft comme hébergeur des données, baptisé « EMC2 », a été contesté, notamment par l’association Internet Society : « Les disparités entre les lois relatives à la protection des données pourraient compromettre la confidentialité des données de santé des Français. » Bien que la CNIL ait jugé Microsoft Azure comme la candidature la plus adaptée sur le plan technique et des délais, ce fournisseur est soumis aux lois extraterritoriales américaines. Le Cloud Act (2018), en tension avec le RGPD européen (2016), permet aux États-Unis d’accéder aux données des entreprises opérant sur et hors de leur sol.

Sur le plan social, les datacenters génèrent une pollution sonore peu réglementée, des conflits d’usage sur les réseaux électriques locaux et la ressource en eau avec l’agriculture, souvent sans concertation publique. La contestation s’amplifie dans les hubs comme la Virginie ou Marseille, où un collectif d’associations et de riverains s’oppose à un projet de datacenter de Digital Realty, jugé nuisible, non soutenable et peu transparent.

L’IA a profondément modifié les tendances du secteur technologique en matière environnementale. En 2024, Google a abandonné sa promesse de « neutralité carbone opérationnelle », affichée depuis 2007. La chaîne d’approvisionnement d’un datacenter, complexe et polluante notamment en terres rares, représente aujourd’hui 2 % de la consommation électrique mondiale. Les serveurs nécessitent une eau de qualité pour leur refroidissement, s’implantant souvent dans des zones déjà en stress hydrique comme l’Espagne ou l’Uruguay. Selon des chercheurs de l’université de Riverside, une requête via GPT-3 consomme en moyenne 500 ml d’eau, bien que cette statistique, possiblement sous-évaluée, varie selon les modèles d’IA, le climat et le type de datacenter.

La création des datacenters amplifie les dynamiques de domination Nord-Sud. L’exploitation de terres rares, comme le cobalt, provient en grande partie du Sud global (Amérique du Sud, Congo…) au profit de pays et d’entreprises étrangers, alimentant la demande et la compétition sur ce marché, source de tensions. La plupart des pays du Sud global, dépourvus de structures économiques, sociales ou politiques pour capter les bénéfices de cette technologie, pourraient, selon un rapport de l’ONU de 2025, voir s’aggraver les inégalités mondiales et la fracture numérique.

Le secteur reste marqué par un manque de transparence. Les projets de datacenters des GAFAM au Mexique, bien que ce pays soit plus aride et pauvre que les États-Unis, attirent pour sa main-d’œuvre, ses terres et son électricité moins chères, ainsi que des normes moins strictes. Promettant des bénéfices pour l’emploi local, ces projets s’appuient sur des rapports partiels concernant leur usage en eau, invoquant la difficulté de calcul ou le secret industriel. Malgré une sécheresse aggravée depuis trois ans, l’État mexicain de Querétaro a attiré en quelques années 10 milliards d’investissements d’infrastructure cloud des hyperscalers. Ceux-ci achètent des concessions d’eau privées pour un usage exclusif : en 2023, Microsoft a obtenu le droit d’utiliser l’équivalent de 25 % de l’eau allouée à la municipalité de Colón, où il installait l’un de ses deux nouveaux hyperscale.

Derrière la promesse de l’IA, les datacenters apparaissent comme des infrastructures de pouvoir, structurant et amplifiant les enjeux stratégiques contemporains. La course à leur contrôle renforce l’opacité du secteur et l’influence des acteurs privés, souvent au détriment de l’environnement et de ceux laissés à l’écart de cette dynamique.

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