LA REVUE DEMOS

Dans quelle mesure le Myanmar isole-t-il le peuple des Rohingyas ?

Considérés comme « la minorité la plus persécutée au monde » en 2019 par l’ONU, les Rohingyas subissent depuis plusieurs décennies une discrimination et une isolation systématique au Myanmar. Cette appellation se justifie par les massacres auxquels cette communauté est confrontée.

Anciennement appelée Birmanie, le pays traverse depuis sa proclamation d’indépendance en 1948 une forte instabilité politique, marquée par une succession de régimes autoritaires et de prises de pouvoir par les armes.

Vivant principalement à l’ouest du Myanmar, au nord de l’État de Rakhine (anciennement Arakan), à la frontière avec le Bangladesh, les Rohingyas forment un groupe ethnique musulman d’environ 1,1 million de personnes. Les autorités les présentent comme des « Bengalis », des migrants illégaux venus du Bangladesh, niant leur appartenance historique à la Birmanie. Elles estiment que ces musulmans originaires de l’Arakan, région partagée entre le Myanmar et le Bangladesh lors de la décolonisation, n’ont pas leur place parmi les 135 groupes ethniques officiellement reconnus du pays. Cette non-reconnaissance s’explique notamment par l’héritage colonial et les migrations encouragées par les Britanniques, perçues comme une intrusion sur les terres arakanaises. Associés à l’ancien colonisateur, les Rohingyas ont été durablement considérés comme des « traîtres » par une partie des bouddhistes, facilitant leur exclusion par les autorités birmanes après l’indépendance.

Ce rejet s’appuie sur un nationalisme bouddhiste extrémiste, associant islam et menace pour la sécurité nationale, malgré la faible proportion de musulmans (4,7 %) dans le pays. Ce nationalisme se manifeste par la création de « zones interdites à l’islam », des villages exclusivement bouddhistes où l’accès est interdit aux musulmans.

Pour le gouvernement birman, la persécution et l’isolement des Rohingyas se justifient par la crainte d’une « menace terroriste et séparatiste ». L’émergence en 2016 de l’Armée du salut des Rohingyas de l’Arakan (ARSA), accusée d’attaques contre des postes frontières en août 2017, a servi de prétexte à l’armée pour lancer une « campagne de lutte antiterroriste ». Un rapport de Médecins Sans Frontières, publié en décembre 2017, révèle que ces opérations militaires ont contraint environ 626 000 Rohingyas à fuir et causé la mort de 11 993 personnes, dont 1 713 enfants, entre mai et octobre 2017. Ces événements ont été qualifiés de « nettoyage ethnique » par les Nations unies et plusieurs pays, dont la France.

Le gouvernement, invoquant la protection de la population, isole aussi les Rohingyas en restreignant leur liberté d’expression et en réduisant au silence les dissidents. Dans le cadre des lois antiterroristes, depuis 2021, l’armée a arrêté au moins 27 500 personnes, dont des femmes et des enfants. Plus de 1 900 décès en détention ont été signalés, avec des cas de torture et de mauvais traitements. Parmi les détenus figurent des activistes, journalistes et humanitaires, dont plus de 125 condamnés à mort.

Cette exclusion se manifeste également sur le plan légal. En 1982, une loi sur la citoyenneté prive les Rohingyas de leur nationalité, les considérant comme des migrants bengalis et les rendant apatrides. S’ensuivent des déplacements forcés, alimentés par un fort sentiment anti-musulman. Depuis, les Rohingyas subissent de sévères restrictions : interdiction de voyager, de travailler hors de leur village ou de se marier sans autorisation. Ces limitations entravent aussi leur accès aux soins et à l’éducation, aggravant leur isolement.

Au Myanmar, cette séparation est particulièrement visible : environ 131 900 Rohingyas vivent dans 24 camps de l’État de Rakhine, décrits comme des prisons à ciel ouvert. Les déplacements y sont strictement limités et les conditions de vie précaires, avec des abris dégradés. Les conditions climatiques, comme le séisme de mars 2025 (magnitude 7,7), ont causé la mort de 5 800 personnes dans ces camps.

Isolés et persécutés, les Rohingyas dépendent de l’aide humanitaire, bloquée par le gouvernement. Entre janvier et juin 2024, plusieurs ONG ont recensé 682 cas d’entrave à son acheminement. La baisse des contributions des États-Unis et d’autres pays au Programme alimentaire mondial aggrave leur situation. L’ONU estime que les rations humanitaires pourraient diminuer jusqu’à 40 % en 2025, des coupes budgétaires jugées « inacceptables » par le secrétaire général Antonio Guterres en mars 2025.

Apatrides et marginalisés, les Rohingyas n’ont d’autre choix que de fuir vers le Bangladesh. Selon Oxfam International, près d’un million ont quitté le Myanmar depuis 2017. Cet exode s’accompagne d’un manque de moyens et d’infrastructures d’accueil. En juillet 2025, le HCR (Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés) indiquait que le camp de Cox’s Bazar, au Bangladesh, abritait près d’un million de Rohingyas sur 24 kilomètres carrés, en faisant le plus grand camp de réfugiés au monde.

Le 30 septembre 2025, Annalena Baerbock, présidente de l’Assemblée générale des Nations unies, a déclaré : « Si rien n’est fait, l’exode des Rohingyas se poursuivra jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de Rohingyas au Myanmar. » Elle a appelé à la création de couloirs humanitaires transfrontaliers, à des sanctions ciblées et à des poursuites pour les atrocités commises.

Vous aimez lire nos décryptages ?

Soutenez-nous ! Parce que nous sommes un média :

Nos dernières Synthèses

Comment Hollywood a-t-il prédit la crise écologique à travers Soylent Green ? 

En imaginant une planète suffocante, ce film visionnaire constitue un premier cri d’alarme dans le monde du cinéma sur la situation écologique. Pour son film, le réalisateur Richard Fleischer s’inspire du roman dystopique Make Room! Make Room! de Harry Harrison, sorti dans les années 1960. Comme Soylent Green, il présente une Terre polluée, surpeuplée, où le manque de ressources oblige les humains à se nourrir d’aliments exclusivement synthétiques. Soylent Green reprend ce cadre, mais place son histoire à New York,...

Comment le film Bring Her Back interroge-t-il notre rapport au deuil ?

Les frères Philippou ne cachent à personne que le deuil d’Andy et de Piper n’est pas le seul en jeu : nous apprenons très vite que Laura a perdu sa fille, Cathy, elle aussi malvoyante, comme Piper. C’est à la jonction de ces deuils que la tension du film opère et ne lâche pas son auditoire. Il nous questionne : que se passe-t-il quand nous sommes incapables de regarder la mort en face ? Les réalisateurs de Bring Her Back avaient déjà...

En quoi l’abandon du projet franco-allemand d’avion du futur illustre-t-il les difficultés de bâtir une véritable industrie européenne de la défense ? 

Abandonné en raison de l’absence d’accord entre les industriels, cet échec de la coopération européenne montre les difficultés à bâtir une véritable industrie européenne de la défense. Lancé en juillet 2017 par Emmanuel Macron et Angela Merkel, puis rejoint par l’Espagne en 2019, le SCAF est un programme visant à développer un système de combat de nouvelle génération. Associant un avion de chasse, des drones et un « cloud de combat », le projet avait pour ambition de remplacer le...

La photographie intime élevée au rang d’art majeur sous l’objectif de Nan Goldin 

Pas de distance entre la photographe et les photographiés, puisqu’elle vit les mêmes instants qu’eux, avec eux, en parfaite égalité et en totale empathie. Un regard sans l’ascendance parfois inhérente au médium. Pourtant, nul ne saurait qualifier son travail de « banal » ou y être indifférent, au point que Nan Goldin s’est érigée, depuis les années 70, en une figure incontournable de la photographie contemporaine, jusqu’à être exposée au Grand Palais à Paris en 2026. Qu’est-ce qui rend ces...

Pourquoi l’Union européenne accélère l’adhésion du Monténégro ? 

Depuis la fin des années 2010, et plus encore depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022, la politique d’élargissement est redevenue un véritable instrument de puissance pour Bruxelles. En mai 2026, le ministre délégué français chargé de l’Europe, Benjamin Haddad, la qualifiait même de « nécessité géopolitique ». Avec 16 des 33 chapitres de négociation clôturés à titre provisoire, le Monténégro est aujourd’hui le candidat le plus avancé de la région et espère rejoindre l’UE dès 2028....

Pourquoi la Coupe du Monde à Mexico soulève des tensions socioéconomiques dans le pays? 

Profitant de l’exposition médiatique offerte par le tournoi, plusieurs milliers d’entre eux ont bloqué les accès au stade Azteca deux jours avant le match d’ouverture entre le Mexique et l’Afrique du Sud. Les enseignants ont aussi bloqué plusieurs rues aux abords du Palais des Beaux-Arts et de la place emblématique du Zócalo. Le gouvernement de Claudia Sheinbaum a dénoncé une « provocation », tout en refusant dans un premier temps une répression policière directe. La Coupe du monde agit au...

Comment le film The Substance critique-t-il l’obsession de l’industrie culturelle pour la jeunesse ?

Elle doit faire face à un choix cornélien aux lourdes conséquences pour retrouver une jeunesse qui rime avec beauté. C’est à travers ces conséquences que la réalisatrice française Coralie Fargeat explore les limites de l’obsession pour la jeunesse éternelle et les standards imposés sur le corps féminin par l’industrie culturelle dans le film The Substance, sorti en 2024. Alors qu’elle est toujours complètement apte à assurer l’émission d’aérobic pour laquelle elle a consacré des années d’efforts, Elisabeth voit son contrat...

Coupe du monde de football 2026 en Amérique : quelle place pour les populations autochtones locales ? 

Pour la première fois dans l’histoire, celle-ci se déroule conjointement dans trois pays, tous marqués par la colonisation européenne : les États-Unis, le Canada et le Mexique. Pour l’occasion, chacune des nations hôtes revendique sa coopération avec les populations autochtones locales, une considération renouvelée qui n’efface pas les nombreuses inégalités de traitement à l’égard de ces communautés. Au programme : six milliards de téléspectateurs cumulés attendus et des retombées financières estimées à neuf milliards de dollars, selon Allianz Research. Cet...

L’UE dispose-t-elle des capacités nécessaires pour devenir compétitive en matière d’intelligence artificielle ?

Aux États-Unis, 410 milliards de dollars ont été investis en 2025 dans l’intelligence artificielle, et 650 milliards de dollars sont prévus en 2026 par les géants de la tech. Dans l’Union européenne (UE), l’initiative InvestAI a été annoncée en février 2025. Elle vise à mobiliser 200 milliards d’euros pour établir des gigafabriques d’IA, selon une logique de partenariat public-privé incluant un fonds européen de 20 milliards d’euros. Ces gigafabriques sont des structures réunissant moyens humains et technologiques au sein d’écosystèmes...

Les visites de Donald Trump et de Vladimir Poutine à Pékin traduisent-elles un renforcement de l’influence chinoise dans l’ordre mondial ?

Depuis décembre 2025, Xi Jinping a ainsi reçu successivement Emmanuel Macron, le Premier ministre britannique Keir Starmer, le chancelier allemand Friedrich Merz, en février, ainsi que le chef du gouvernement espagnol Pedro Sánchez, en avril. Conscient que la Chine est aujourd’hui le principal partenaire économique et diplomatique de l’Iran, Donald Trump s’est rendu à Pékin afin de solliciter l’appui de Xi Jinping sur plusieurs dossiers sensibles du Moyen-Orient. Le président américain espère notamment que l’influence chinoise sur Téhéran pourra contribuer...