Le traité BBNJ (« Biodiversity Beyond National Jurisdiction »), adopté par l’ONU en 2023 et entré en vigueur en janvier 2026 après avoir franchi le seuil des 60 ratifications, marque un tournant. Pour la première fois, les États disposent d’un cadre juridique permettant de créer des AMP en haute mer, c’est-à-dire dans des zones qui représentent près des deux tiers des océans.
Le traité répond à un vide juridique ancien. Jusqu’ici, la haute mer était régie principalement par la Convention des Nations unies sur le droit de la mer de 1982, qui garantissait surtout la liberté de navigation, de pêche ou d’exploitation scientifique. Le BBNJ introduit désormais des mécanismes de protection environnementale, des évaluations d’impact écologique et un partage des bénéfices liés aux ressources génétiques marines. L’enjeu est colossal : les fonds marins concentrent des minerais stratégiques comme le cobalt, le nickel ou les terres rares, essentiels aux technologies numériques et à la transition énergétique. Les grandes puissances maritimes cherchent donc à sécuriser leur accès à ces ressources tout en affichant un discours écologique.
La France illustre cette ambiguïté. Avec le deuxième domaine maritime mondial grâce à ses territoires ultramarins, Paris s’est imposé comme l’un des principaux promoteurs du traité BBNJ. Emmanuel Macron a fait de la diplomatie océanique un axe majeur de son action internationale, notamment lors de la conférence des Nations unies sur l’océan organisée à Nice en 2025. L’objectif affiché est de protéger 30 % des océans d’ici 2030. Les ONG rappellent toutefois qu’une partie importante des AMP françaises autorise encore le chalutage de fond ou certaines activités industrielles. L’aire protégée devient alors un outil de projection géopolitique : elle permet d’affirmer une présence stratégique dans des espaces maritimes disputés tout en renforçant l’image écologique de l’État.
En Méditerranée, l’exemple du parc national de Port-Cros montre néanmoins qu’une AMP peut produire des effets écologiques mesurables. Créé en 1963 au large d’Hyères, il s’agit de la plus ancienne aire marine protégée d’Europe. La réglementation y limite fortement la pêche, l’ancrage et certaines activités touristiques. Les résultats sont visibles : le parc recense environ 180 espèces de poissons, 265 espèces de crustacés et huit espèces de cétacés. Les herbiers de posidonie, essentiels pour le stockage du carbone et la reproduction de nombreuses espèces, y sont relativement préservés. Les scientifiques observent un « effet de débordement » : les poissons protégés dans le cœur du parc recolonisent progressivement les zones voisines, ce qui bénéficie indirectement aux pêcheurs.
Port-Cros constitue aussi un outil d’influence territoriale française en Méditerranée occidentale. La surveillance maritime, le contrôle des usages et les programmes scientifiques renforcent la présence de l’État dans un espace stratégique marqué par l’intensification du trafic maritime, les tensions énergétiques et les rivalités autour des ressources halieutiques. La protection environnementale devient alors indissociable d’une logique de maîtrise de l’espace maritime.
La baie de Gökova, sur la côte sud-ouest de la Turquie, illustre un autre modèle. Depuis les années 2010, plusieurs zones de non-pêche y ont été instaurées avec le soutien d’ONG et des autorités turques. À l’origine, les stocks halieutiques étaient proches de l’effondrement. Selon les données relayées par les associations de conservation locales, la biomasse de poissons aurait augmenté d’environ 800 % depuis 2010 dans certaines zones protégées. Les revenus mensuels des pêcheurs locaux auraient même été multipliés par six entre 2010 et 2018 grâce au retour des espèces commerciales autour des réserves.
Le cas de Gökova montre comment une AMP peut devenir un instrument de stabilisation économique et politique. La Turquie utilise ces politiques environnementales pour renforcer sa crédibilité internationale en Méditerranée orientale, une région traversée par des tensions gazières et militaires avec la Grèce ou Chypre. En développant des réserves marines exemplaires, Ankara améliore son image diplomatique tout en consolidant son contrôle côtier.
Le traité BBNJ risque d’accentuer cette compétition. Les futures AMP de haute mer nécessiteront des moyens de surveillance satellitaire, des capacités navales et des infrastructures scientifiques coûteuses. Les États capables de financer ces dispositifs disposeront d’un avantage stratégique majeur. Les puissances maritimes pourront ainsi influencer les routes commerciales, l’accès aux ressources génétiques ou les futures exploitations minières sous couvert de protection environnementale. La gouvernance écologique des océans devient ainsi un nouvel espace de rivalité internationale.
