LA REVUE DEMOS

Les frontières coloniales ont-elles jeté les bases du conflit Thaïlande-Cambodge ?

Le conflit frontalier entre la Thaïlande et le Cambodge trouve sa racine dans des frontières imposées par la colonisation française au début du XXe siècle. Mal tracées, peu comprises et jamais reconnues de la même façon par les deux États, ces lignes ont figé des tensions historiques au lieu de les éteindre. Encore aujourd’hui, elles entretiennent des affrontements violents, comme ceux du 24 au 29 juillet 2025.

Depuis 2008, les tensions se sont multipliées autour de sites symboliques tels que les temples de Ta Muen Thom ou de Preah Vihear. L’inscription de ce dernier au patrimoine mondial de l’UNESCO en 2008 en tant que site cambodgien a ravivé les différends entre Phnom Penh et Bangkok, la Thaïlande considérant ce temple, situé sur une hauteur et facilement accessible depuis son territoire, comme le sien. Le Cambodge s’appuie sur des cartes coloniales affirmant le contraire, chacun campant sur des lectures opposées de l’histoire.

Les deux États campent sur des lectures opposées de l’histoire. Ce désaccord a dégénéré à plusieurs reprises. En 2025, de nouveaux affrontements éclatent dans la zone appelée « triangle d’émeraude », une région frontalière à la Thaïlande, au Laos et au Cambodge, provoquant au moins trente morts et près de 200 000 déplacés. Les combats impliquent artillerie, aviation et tirs contre des zones civiles. La frontière, autrefois floue, est désormais militarisée. Selon l’historien Thongchai Winichakul, la construction des frontières en Asie du Sud-Est a été fortement influencée par une « cartographie coloniale imaginaire », qui a imposé des lignes rigides à des territoires qui n’avaient pas de frontières définies. Cette approche occidentale du territoire a bouleversé les conceptions locales de l’espace.

En 1907, la France, possédant l’Indochine — territoire regroupant trois pays actuels dont le Cambodge —, signe un traité avec le Siam (l’actuelle Thaïlande) qui redéfinit la frontière. Seulement, le tracé ne correspond pas toujours à la réalité du terrain. Les géographes français dressent des cartes sans consulter les populations locales, ni même les dirigeants thaïlandais, qui ne comprennent pas la logique occidentale de la cartographie. Ainsi, Preah Vihear, pourtant plus accessible depuis la Thaïlande, est attribué au Cambodge.

Lorsque le Cambodge prend son indépendance le 9 novembre 1953, ces frontières deviennent officielles, mais la Thaïlande ne les reconnaît jamais complètement. Dans les années 1960, Phnom Penh saisit la Cour internationale de justice. En 1962, celle-ci attribue le temple de Preah Vihear au Cambodge à travers un arrêt, mais laisse en suspens les zones environnantes, laissant ainsi une « zone grise » qui alimente la frustration du côté thaïlandais.

En 1970, un coup d’État renverse le prince Sihanouk. Le Cambodge s’enfonce dans la guerre civile, puis tombe aux mains des Khmers rouges en 1975. Pendant cette période, l’État cambodgien est trop faible pour contrôler ses frontières. La Thaïlande, elle, renforce sa présence et soutient certaines milices telles que les Khmers Serei, un groupe de résistance anticommuniste, contribuant à rendre la frontière encore plus instable.

Les accords de paix de Paris en 1991, sous l’égide des Nations Unies (ONU) et co-présidés par la France et l’Indonésie, ont pour objectif d’amorcer un processus de paix impliquant toutes les factions cambodgiennes et les États de la région, y compris la Thaïlande. L’ONU supervise une transition vers un État stable par l’administration transitoire des Nations Unies au Cambodge, tout en mettant en place un cessez-le-feu, avec désarmement et retrait des troupes. Mais les problèmes frontaliers ressurgissent rapidement, malgré la décision d’une gestion administrative conjointe dans certaines zones. Certaines restent floues, d’autres sont revendiquées par les deux pays, laissant perdurer les litiges liés à l’héritage colonial.

Entre 2008 et 2025, plusieurs affrontements éclatent. À chaque crise politique ou montée du nationalisme, la frontière devient un outil pour renforcer le pouvoir en place. Les cartes coloniales deviennent des arguments politiques que chacun interprète à sa manière, sans consensus. Entre juin 2008 et décembre 2011, au moins huit affrontements officiels ont eu lieu entre le Cambodge et la Thaïlande, faisant une dizaine de morts et de blessés.

Depuis 2008, les tensions armées entre les deux pays autour du temple de Preah Vihear ont entraîné le déplacement temporaire d’environ 500 000 personnes. Les affrontements les plus intenses ont touché massivement les populations civiles vivant près de la frontière. La Croix-Rouge cambodgienne rapporte des conditions précaires dans les camps d’accueil improvisés, où l’accès à l’eau potable, aux soins médicaux et à d’autres services essentiels reste très limité.

Ce conflit frontalier s’est également enraciné dans les mémoires collectives. En Thaïlande, les manuels scolaires perpétuent une vision nationaliste de l’histoire, dans laquelle Preah Vihear figure comme un territoire injustement perdu, en lien avec le mythe des « pertes territoriales » du royaume. Le récit cambodgien insiste au contraire sur la légitimité juridique de sa souveraineté, reconnue par la Cour internationale de justice. Ces récits divergents alimentent les ressentiments entre les deux pays, rendant tout compromis politiquement risqué.

Pavin Chachavalpongpun explique que, dans le contexte thaïlandais, les frontières ne sont pas seulement des lignes géographiques, mais des constructions idéologiques. Elles servent à définir l’identité nationale en opposant la Thaïlande à ses voisins et véhiculent une charge émotionnelle forte dans les discours officiels. Cette dimension symbolique de la frontière participe à renforcer l’unité nationale et la « Thainess ».

En réalité, ce conflit persiste car il repose sur une frontière mal définie depuis la colonisation, laissant une ligne artificielle, jamais vraiment contrôlée par les deux États. Depuis, aucun accord clair n’a permis de fixer cette frontière de manière partagée et stable. Ce conflit frontalier n’est donc pas seulement une affaire de souveraineté territoriale. Il révèle aussi la manière dont les nations mobilisent leurs récits mémoriels pour légitimer leur cause, comme on le constate ailleurs avec le conflit israélo-palestinien ou dans la région du Haut-Karabakh. Le patrimoine et l’héritage historique se transforment en instruments de puissance, où la mémoire collective dépasse la simple géographie pour alimenter des tensions géopolitiques durables.

Vous aimez lire nos décryptages ?

Soutenez-nous ! Parce que nous sommes un média :

Nos dernières Synthèses

En quoi l’exploitation des ressources arctiques alimente-t-elle les tensions entre les États-Unis et l’Union européenne ?

Malgré les négociations en cours, de nombreux indicateurs suggèrent que ce conflit ne prendra pas fin dans un avenir proche. Le budget militaire russe pour 2026 est estimé à 168 milliards de dollars, et sera gonflé par la montée du prix du pétrole, tandis que l’Union européenne prévoit d’allouer près de 90 milliards d’euros d’aide militaire à l’Ukraine pour la période 2026-2027. Dans ce contexte, le système international semble entrer dans une phase de « chaos prolongé », marquée par...

Comment Hollywood a-t-il prédit la crise écologique à travers Soylent Green ? 

En imaginant une planète suffocante, ce film visionnaire constitue un premier cri d’alarme dans le monde du cinéma sur la situation écologique. Pour son film, le réalisateur Richard Fleischer s’inspire du roman dystopique Make Room! Make Room! de Harry Harrison, sorti dans les années 1960. Comme Soylent Green, il présente une Terre polluée, surpeuplée, où le manque de ressources oblige les humains à se nourrir d’aliments exclusivement synthétiques. Soylent Green reprend ce cadre, mais place son histoire à New York,...

Comment le film Bring Her Back interroge-t-il notre rapport au deuil ?

Les frères Philippou ne cachent à personne que le deuil d’Andy et de Piper n’est pas le seul en jeu : nous apprenons très vite que Laura a perdu sa fille, Cathy, elle aussi malvoyante, comme Piper. C’est à la jonction de ces deuils que la tension du film opère et ne lâche pas son auditoire. Il nous questionne : que se passe-t-il quand nous sommes incapables de regarder la mort en face ? Les réalisateurs de Bring Her Back avaient déjà...

En quoi l’abandon du projet franco-allemand d’avion du futur illustre-t-il les difficultés de bâtir une véritable industrie européenne de la défense ? 

Abandonné en raison de l’absence d’accord entre les industriels, cet échec de la coopération européenne montre les difficultés à bâtir une véritable industrie européenne de la défense. Lancé en juillet 2017 par Emmanuel Macron et Angela Merkel, puis rejoint par l’Espagne en 2019, le SCAF est un programme visant à développer un système de combat de nouvelle génération. Associant un avion de chasse, des drones et un « cloud de combat », le projet avait pour ambition de remplacer le...

La photographie intime élevée au rang d’art majeur sous l’objectif de Nan Goldin 

Pas de distance entre la photographe et les photographiés, puisqu’elle vit les mêmes instants qu’eux, avec eux, en parfaite égalité et en totale empathie. Un regard sans l’ascendance parfois inhérente au médium. Pourtant, nul ne saurait qualifier son travail de « banal » ou y être indifférent, au point que Nan Goldin s’est érigée, depuis les années 70, en une figure incontournable de la photographie contemporaine, jusqu’à être exposée au Grand Palais à Paris en 2026. Qu’est-ce qui rend ces...

Pourquoi l’Union européenne accélère l’adhésion du Monténégro ? 

Depuis la fin des années 2010, et plus encore depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022, la politique d’élargissement est redevenue un véritable instrument de puissance pour Bruxelles. En mai 2026, le ministre délégué français chargé de l’Europe, Benjamin Haddad, la qualifiait même de « nécessité géopolitique ». Avec 16 des 33 chapitres de négociation clôturés à titre provisoire, le Monténégro est aujourd’hui le candidat le plus avancé de la région et espère rejoindre l’UE dès 2028....

Pourquoi la Coupe du Monde à Mexico soulève des tensions socioéconomiques dans le pays? 

Profitant de l’exposition médiatique offerte par le tournoi, plusieurs milliers d’entre eux ont bloqué les accès au stade Azteca deux jours avant le match d’ouverture entre le Mexique et l’Afrique du Sud. Les enseignants ont aussi bloqué plusieurs rues aux abords du Palais des Beaux-Arts et de la place emblématique du Zócalo. Le gouvernement de Claudia Sheinbaum a dénoncé une « provocation », tout en refusant dans un premier temps une répression policière directe. La Coupe du monde agit au...

Comment le film The Substance critique-t-il l’obsession de l’industrie culturelle pour la jeunesse ?

Elle doit faire face à un choix cornélien aux lourdes conséquences pour retrouver une jeunesse qui rime avec beauté. C’est à travers ces conséquences que la réalisatrice française Coralie Fargeat explore les limites de l’obsession pour la jeunesse éternelle et les standards imposés sur le corps féminin par l’industrie culturelle dans le film The Substance, sorti en 2024. Alors qu’elle est toujours complètement apte à assurer l’émission d’aérobic pour laquelle elle a consacré des années d’efforts, Elisabeth voit son contrat...

Coupe du monde de football 2026 en Amérique : quelle place pour les populations autochtones locales ? 

Pour la première fois dans l’histoire, celle-ci se déroule conjointement dans trois pays, tous marqués par la colonisation européenne : les États-Unis, le Canada et le Mexique. Pour l’occasion, chacune des nations hôtes revendique sa coopération avec les populations autochtones locales, une considération renouvelée qui n’efface pas les nombreuses inégalités de traitement à l’égard de ces communautés. Au programme : six milliards de téléspectateurs cumulés attendus et des retombées financières estimées à neuf milliards de dollars, selon Allianz Research. Cet...

L’UE dispose-t-elle des capacités nécessaires pour devenir compétitive en matière d’intelligence artificielle ?

Aux États-Unis, 410 milliards de dollars ont été investis en 2025 dans l’intelligence artificielle, et 650 milliards de dollars sont prévus en 2026 par les géants de la tech. Dans l’Union européenne (UE), l’initiative InvestAI a été annoncée en février 2025. Elle vise à mobiliser 200 milliards d’euros pour établir des gigafabriques d’IA, selon une logique de partenariat public-privé incluant un fonds européen de 20 milliards d’euros. Ces gigafabriques sont des structures réunissant moyens humains et technologiques au sein d’écosystèmes...