LA REVUE DEMOS

Pourquoi le régime syrien, anciennement diabolisé, est il aujourd’hui normalisé au sein de la communauté internationale ? 

La Syrie, longtemps considérée comme un paria international, connaît une normalisation rapide depuis la chute de Bachar al-Assad en décembre 2024. Le gouvernement de transition dirigé par Ahmad al-Sharaa passe du statut de terroriste désigné par les États-Unis à celui d’invité du président Donald Trump le 10 novembre 2025.

Ce revirement reflète l’émergence d’un pragmatisme réaliste face à des intérêts géopolitiques communs : affaiblir l’influence iranienne, stabiliser une région marquée par quatorze années de conflit et repositionner les acteurs régionaux dans un Moyen-Orient transformé par la chute d’Assad.

Depuis le Printemps arabe de 2011, la Syrie subit un conflit asymétrique dévastateur. La transformation rapide en guerre civile s’accompagne de la formation de l’Armée syrienne libre (ASL), dont l’objectif est de protéger les manifestants et de renverser le régime. Le conflit a causé plus de 528 000 morts et contraint 6,8 millions de Syriens à l’exil. Le régime d’Assad, allié de l’Iran et de la Russie, a employé des méthodes de répression documentées par les Nations unies comme des crimes contre l’humanité, notamment la torture dans les centres de détention et des exécutions de détenus. Les États-Unis ont imposé le Caesar Syria Civilian Protection Act de 2019, un régime de sanctions prévoyant une prime de 10 millions de dollars sur la tête d’Ahmad al-Sharaa, alors leader du Front al-Nosra, branche syrienne d’al-Qaïda fondée en 2012.

Ahmad al-Sharaa, ancien combattant jihadiste, fonde le Front al-Nosra en 2012 avant de devenir un leader territorial administrant le gouvernorat d’Idlib, puis de prendre la tête du groupe rebelle Hayat Tahrir al-Cham (HTS), formé en 2017 par la fusion de plusieurs factions. En décembre 2024, il fait basculer l’équilibre régional lors d’une opération éclair soutenue par la Turquie et les États du Golfe. Il s’empare de Damas, forçant Assad à fuir en Russie le 8 décembre 2024, et devient président de la transition syrienne. Cet effondrement rapide crée un vide de pouvoir que les puissances internationales cherchent à combler.

Les États-Unis lèvent la prime sur Ahmad al-Sharaa, reconnaissant implicitement la transition en cours. L’Union européenne supprime progressivement les sanctions sectorielles, notamment celles portant sur les secteurs énergétique, financier, commercial et des infrastructures. Seules les sanctions liées à la sécurité interne (armes et surveillance) sont maintenues. Le 23 mai 2025, le département du Trésor américain, via l’OFAC, émet la General License 25, qui assouplit une partie des sanctions et autorise les transactions avec les institutions syriennes clés. Lors de la conférence des donateurs du 17 mars 2025 à Bruxelles, l’UE et ses partenaires allouent 6,2 milliards de dollars pour soutenir la transition syrienne, avec pour objectif de faciliter la reconstruction et le rapatriement des réfugiés. Le 10 novembre 2025, la visite d’al-Sharaa à Washington marque cette légitimation : pour la première fois, un président syrien est reçu à la Maison Blanche. Trump déclare : « Nous ferons tout pour assurer le succès de la Syrie, vital pour le Moyen-Orient. »

Le 22 septembre 2025, al-Sharaa rencontre le général David Petraeus, ancien commandant américain en Irak, qui l’avait capturé entre 2006 et 2011 pour sa participation à la guerre contre les États-Unis. Cette rencontre symbolise la mise en œuvre du processus DDR (désarmement, démobilisation, réintégration), lancé en septembre 2025 pour centraliser le pouvoir militaire, désarmer les milices et les groupes armés non étatiques, attirer les financements internationaux et réintégrer les combattants démobilisés.

Le gouvernement interdit aux Iraniens l’entrée en Syrie et expulse les milices pro-Assad. Cette rupture stratégique fragilise l’« axe iranien » et isole davantage Téhéran, ce qui motive le soutien américain à la transition. Pour l’Union européenne, stabiliser la Syrie permet de réduire les flux migratoires vers l’Europe. Économiquement, la reconstruction syrienne offre des marchés aux entreprises européennes. Soutenir une Syrie orientée vers l’Occident et les alliés du Golfe favorise aussi la réduction de l’influence russe en Méditerranée orientale, d’autant plus importante dans le contexte de la guerre en Ukraine.

La stabilité du régime syrien reste fragile. Les conflits communautaires persistent : depuis décembre 2024, plus de 3 400 personnes sont mortes dans des affrontements sectaires, principalement au sein de la communauté alaouite. La Banque mondiale estime que seuls 25 % du plan humanitaire onusien de 3,2 milliards de dollars sont financés, montrant que la reconstruction repose davantage sur des acteurs privés que sur des mécanismes de développement transparents. Les tensions à Soueïda entre milices druzes et forces gouvernementales illustrent les fractures sociales et confessionnelles.

Malgré la promesse de Donald Trump de réduire les déploiements américains à l’étranger tout en maintenant les opérations contre l’État islamique, les États-Unis lancent le 19 décembre 2025 une opération militaire « massive » en Syrie contre l’EI. Cette action rappelle que, malgré la normalisation diplomatique, la Syrie demeure un espace de compétition militaire non résolu, comme en témoigne la présence que les forces russes maintiennent dans leurs bases côtières. Cette fragmentation sécuritaire limite le projet de reconstruction centralisée.

Vous aimez lire nos décryptages ?

Soutenez-nous ! Parce que nous sommes un média :

Nos dernières Synthèses

En quoi l’exploitation des ressources arctiques alimente-t-elle les tensions entre les États-Unis et l’Union européenne ?

Malgré les négociations en cours, de nombreux indicateurs suggèrent que ce conflit ne prendra pas fin dans un avenir proche. Le budget militaire russe pour 2026 est estimé à 168 milliards de dollars, et sera gonflé par la montée du prix du pétrole, tandis que l’Union européenne prévoit d’allouer près de 90 milliards d’euros d’aide militaire à l’Ukraine pour la période 2026-2027. Dans ce contexte, le système international semble entrer dans une phase de « chaos prolongé », marquée par...

Comment Hollywood a-t-il prédit la crise écologique à travers Soylent Green ? 

En imaginant une planète suffocante, ce film visionnaire constitue un premier cri d’alarme dans le monde du cinéma sur la situation écologique. Pour son film, le réalisateur Richard Fleischer s’inspire du roman dystopique Make Room! Make Room! de Harry Harrison, sorti dans les années 1960. Comme Soylent Green, il présente une Terre polluée, surpeuplée, où le manque de ressources oblige les humains à se nourrir d’aliments exclusivement synthétiques. Soylent Green reprend ce cadre, mais place son histoire à New York,...

Comment le film Bring Her Back interroge-t-il notre rapport au deuil ?

Les frères Philippou ne cachent à personne que le deuil d’Andy et de Piper n’est pas le seul en jeu : nous apprenons très vite que Laura a perdu sa fille, Cathy, elle aussi malvoyante, comme Piper. C’est à la jonction de ces deuils que la tension du film opère et ne lâche pas son auditoire. Il nous questionne : que se passe-t-il quand nous sommes incapables de regarder la mort en face ? Les réalisateurs de Bring Her Back avaient déjà...

En quoi l’abandon du projet franco-allemand d’avion du futur illustre-t-il les difficultés de bâtir une véritable industrie européenne de la défense ? 

Abandonné en raison de l’absence d’accord entre les industriels, cet échec de la coopération européenne montre les difficultés à bâtir une véritable industrie européenne de la défense. Lancé en juillet 2017 par Emmanuel Macron et Angela Merkel, puis rejoint par l’Espagne en 2019, le SCAF est un programme visant à développer un système de combat de nouvelle génération. Associant un avion de chasse, des drones et un « cloud de combat », le projet avait pour ambition de remplacer le...

La photographie intime élevée au rang d’art majeur sous l’objectif de Nan Goldin 

Pas de distance entre la photographe et les photographiés, puisqu’elle vit les mêmes instants qu’eux, avec eux, en parfaite égalité et en totale empathie. Un regard sans l’ascendance parfois inhérente au médium. Pourtant, nul ne saurait qualifier son travail de « banal » ou y être indifférent, au point que Nan Goldin s’est érigée, depuis les années 70, en une figure incontournable de la photographie contemporaine, jusqu’à être exposée au Grand Palais à Paris en 2026. Qu’est-ce qui rend ces...

Pourquoi l’Union européenne accélère l’adhésion du Monténégro ? 

Depuis la fin des années 2010, et plus encore depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022, la politique d’élargissement est redevenue un véritable instrument de puissance pour Bruxelles. En mai 2026, le ministre délégué français chargé de l’Europe, Benjamin Haddad, la qualifiait même de « nécessité géopolitique ». Avec 16 des 33 chapitres de négociation clôturés à titre provisoire, le Monténégro est aujourd’hui le candidat le plus avancé de la région et espère rejoindre l’UE dès 2028....

Pourquoi la Coupe du Monde à Mexico soulève des tensions socioéconomiques dans le pays? 

Profitant de l’exposition médiatique offerte par le tournoi, plusieurs milliers d’entre eux ont bloqué les accès au stade Azteca deux jours avant le match d’ouverture entre le Mexique et l’Afrique du Sud. Les enseignants ont aussi bloqué plusieurs rues aux abords du Palais des Beaux-Arts et de la place emblématique du Zócalo. Le gouvernement de Claudia Sheinbaum a dénoncé une « provocation », tout en refusant dans un premier temps une répression policière directe. La Coupe du monde agit au...

Comment le film The Substance critique-t-il l’obsession de l’industrie culturelle pour la jeunesse ?

Elle doit faire face à un choix cornélien aux lourdes conséquences pour retrouver une jeunesse qui rime avec beauté. C’est à travers ces conséquences que la réalisatrice française Coralie Fargeat explore les limites de l’obsession pour la jeunesse éternelle et les standards imposés sur le corps féminin par l’industrie culturelle dans le film The Substance, sorti en 2024. Alors qu’elle est toujours complètement apte à assurer l’émission d’aérobic pour laquelle elle a consacré des années d’efforts, Elisabeth voit son contrat...

Coupe du monde de football 2026 en Amérique : quelle place pour les populations autochtones locales ? 

Pour la première fois dans l’histoire, celle-ci se déroule conjointement dans trois pays, tous marqués par la colonisation européenne : les États-Unis, le Canada et le Mexique. Pour l’occasion, chacune des nations hôtes revendique sa coopération avec les populations autochtones locales, une considération renouvelée qui n’efface pas les nombreuses inégalités de traitement à l’égard de ces communautés. Au programme : six milliards de téléspectateurs cumulés attendus et des retombées financières estimées à neuf milliards de dollars, selon Allianz Research. Cet...

L’UE dispose-t-elle des capacités nécessaires pour devenir compétitive en matière d’intelligence artificielle ?

Aux États-Unis, 410 milliards de dollars ont été investis en 2025 dans l’intelligence artificielle, et 650 milliards de dollars sont prévus en 2026 par les géants de la tech. Dans l’Union européenne (UE), l’initiative InvestAI a été annoncée en février 2025. Elle vise à mobiliser 200 milliards d’euros pour établir des gigafabriques d’IA, selon une logique de partenariat public-privé incluant un fonds européen de 20 milliards d’euros. Ces gigafabriques sont des structures réunissant moyens humains et technologiques au sein d’écosystèmes...