LA REVUE DEMOS

L’émergence de la diplomatie féministe à l’assaut de la scène internationale

La diplomatie féministe peut-elle réellement transformer les relations internationales ?
Depuis son émergence en 2014 avec l’initiative suédoise, la diplomatie féministe s’est imposée comme une approche novatrice, visant à intégrer l’égalité de genre au cœur des politiques étrangères et des relations internationales.

En octobre 2014, la ministre des Affaires étrangères suédoise, Margot Wallström, a inauguré une ère nouvelle en proclamant une politique étrangère féministe. Cette démarche pionnière reposait sur trois piliers fondamentaux : les droits (Rights), la représentation (Representation) et les ressources (Resources). L’objectif était clair : garantir les droits fondamentaux des femmes, accroître leur présence dans les instances décisionnelles et allouer des ressources dédiées à leur autonomisation. Cette approche visait également à infuser une perspective de genre dans des domaines variés tels que la sécurité, le développement et les politiques climatiques, orientant ainsi les relations internationales vers une justice sociale et une égalité accrues.

L’adoption de la diplomatie féministe par plusieurs nations a conduit à des initiatives concrètes. En France, le Partenariat de Biarritz pour l’égalité, instauré lors du G7 de 2019, vise à harmoniser les législations en faveur des droits des femmes à l’échelle internationale. Ce partenariat s’appuie sur les recommandations du Conseil consultatif pour l’égalité entre les femmes et les hommes, qui a identifié 79 bonnes pratiques législatives à travers le monde. De son côté, l’Allemagne, en 2021, a établi des lignes directrices pour sa politique étrangère féministe, mettant l’accent sur la participation des femmes aux processus de paix, la prise en compte des risques spécifiques au genre dans l’aide humanitaire et la promotion des femmes dans les domaines culturels et scientifiques. L’objectif ambitieux est que, d’ici 2025, 85 % des ressources de projets soient allouées de manière à répondre aux besoins des femmes et des groupes marginalisés.

Dates clésChiffres clés
Octobre 2014 : La Suède devient le premier pays à adopter officiellement une politique étrangère féministe sous l’impulsion de Margot Wallström.85 % : Objectif de l’Allemagne pour que d’ici 2025, 85 % des ressources de projets intègrent une approche genrée.
2017 : Le Canada adopte une politique d’aide internationale féministe, intégrant l’égalité de genre dans tous ses programmes de coopération.76,9 % : Proportion de l’aide publique au développement canadienne allouée à des projets intégrant une perspective de genre en 2021.
2019 : La France lance le Partenariat de Biarritz pour l’égalité lors du G7, visant à harmoniser les législations en faveur des droits des femmes.46,9 % : Part de l’aide publique au développement française consacrée à des projets genrés en 2021, bien en dessous des objectifs affichés.
2020 : Le Mexique devient le premier pays d’Amérique latine à adopter une diplomatie féministe, avec un axe fort sur les politiques migratoires.0,7 % du RNB : Engagement des États du G7 à consacrer 0,7 % de leur Revenu National Brut à l’aide publique au développement, avec une attention particulière à l’égalité des sexes.
2021 : L’Allemagne publie ses directives officielles pour une politique étrangère féministe, incluant des actions sur la paix, le climat et l’humanitaire.72 % : Part des projets d’aide publique au développement de l’UE intégrant l’égalité des genres en 2022, avec un objectif de 85 % d’ici 2025.
2022 : La Suède annonce l’abandon de sa politique étrangère féministe après un changement de gouvernement, marquant un tournant dans son engagement.500 millions d’euros : Montant alloué par l’Allemagne en 2023 pour des initiatives en faveur des droits des femmes et de l’égalité des sexes à l’international.
2023 : L’Argentine et la Mongolie adoptent à leur tour une diplomatie féministe, renforçant l’ancrage mondial de cette approche.30 % : Part des ambassadrices en poste dans le monde en 2023, un chiffre en hausse mais encore loin de la parité.

Cependant, la mise en œuvre de cette diplomatie rencontre des obstacles. La Suède, malgré son rôle de précurseur, a annoncé en 2022 l’abandon de sa politique étrangère féministe, illustrant les défis politiques internes et les changements de gouvernance qui peuvent influencer ces engagements. En France, bien que des mesures législatives aient été adoptées pour renforcer l’aide au développement genrée, seulement 46,9 % du budget y étaient consacrés en 2021, un chiffre inférieur à celui du Canada, qui atteignait 76,9 %. Ces disparités soulignent les tensions entre les ambitions affichées et les réalités budgétaires ou sécuritaires.

L’expansion mondiale de la diplomatie féministe

Par ailleurs, des événements tels que l’annulation de l’arrêt Roe v. Wade aux États-Unis en 2022 démontrent que les avancées en matière de droits des femmes ne sont jamais définitivement acquises et peuvent être remises en question, reflétant des résistances idéologiques persistantes.

En dépit de ces défis, la diplomatie féministe continue de s’étendre. Des pays comme le Mexique, l’Espagne, le Luxembourg et plus récemment l’Argentine et la Mongolie ont adopté cette approche, témoignant d’une prise de conscience croissante de l’importance d’intégrer l’égalité de genre dans les politiques étrangères. Cette expansion souligne une tendance mondiale vers la reconnaissance des droits des femmes comme un pilier essentiel des relations internationales et du développement durable.

La diplomatie féministe redéfinit les priorités internationales, plaçant l’égalité de genre au cœur des politiques étrangères et des initiatives globales.

L’expansion de la diplomatie féministe ne se limite pas à l’Europe et à l’Amérique du Nord. Le Mexique, en devenant en 2020 le premier pays d’Amérique latine à adopter une politique étrangère féministe, a démontré que cette approche pouvait transcender les clivages géopolitiques. Dans cette région, où les inégalités de genre sont profondément ancrées, cette initiative a posé les bases d’une réflexion plus large sur l’intégration des femmes dans la gouvernance internationale et la diplomatie. Le Mexique s’est notamment engagé à renforcer la participation des femmes dans ses ambassades et à promouvoir des politiques migratoires intégrant les réalités spécifiques des migrantes et réfugiées.

L’évolution de cette diplomatie révèle un paradoxe : alors que de plus en plus d’États rejoignent ce mouvement, des résistances persistent et des contradictions émergent. L’un des exemples les plus frappants concerne la Suède, pionnière du concept, qui a pourtant choisi d’y renoncer en 2022. Ce revirement est intervenu après l’arrivée au pouvoir d’une coalition de droite qui a privilégié une approche plus traditionnelle des affaires étrangères. Cette décision soulève la question de la durabilité de la diplomatie féministe : repose-t-elle sur des convictions profondément ancrées ou sur des choix politiques conjoncturels ?

Résistances idéologiques et reculs politiques

Un autre défi majeur réside dans la mise en cohérence des discours et des actes. La France, malgré des annonces ambitieuses, peine à allouer des ressources à la hauteur des engagements pris. L’aide publique au développement consacrée aux projets féministes reste en deçà des attentes, représentant moins de 50 % du budget global, contre plus de 75 % au Canada. Cette disparité reflète une réalité plus large : les priorités budgétaires et les impératifs sécuritaires entrent souvent en conflit avec les objectifs d’égalité de genre. En Suède, la vente d’armes à l’Arabie Saoudite a été un point de crispation majeur, car elle contredisait ouvertement les principes de la diplomatie féministe prônés par Stockholm.

La diplomatie féministe se heurte aussi à des résistances idéologiques. L’annulation de l’arrêt Roe v. Wade aux États-Unis en 2022 a marqué un recul significatif en matière de droits reproductifs, mettant en lumière le caractère non linéaire des avancées féministes. Cette régression, observée dans la première puissance mondiale, souligne le fait que les acquis en matière d’égalité restent vulnérables, même dans les démocraties les plus développées. L’opposition à la diplomatie féministe ne provient pas seulement d’États autocratiques ou conservateurs, mais aussi de certaines franges politiques occidentales qui considèrent cette approche comme un levier idéologique plutôt qu’un véritable outil diplomatique.

L’efficacité de la diplomatie féministe repose sur sa capacité à s’ancrer dans des politiques structurelles et à résister aux fluctuations électorales.

Toutefois, les succès engrangés sont notables. L’Allemagne a intégré la perspective féministe dans ses négociations climatiques, reconnaissant que les femmes sont souvent les premières affectées par le dérèglement climatique et les catastrophes naturelles. Cette approche a permis d’orienter les financements internationaux vers des programmes visant à renforcer la résilience des femmes face aux crises environnementales. De même, la prise en compte du genre dans les politiques d’accueil des réfugiés en Allemagne illustre une mise en pratique concrète de cette diplomatie féministe.

L’avenir de la diplomatie féministe dépendra de plusieurs facteurs : la capacité des États à maintenir ces engagements au-delà des alternances politiques, l’intégration systématique de l’égalité de genre dans les stratégies globales, et l’influence croissante des organisations internationales sur ces questions. Alors que de nouveaux pays rejoignent le mouvement, la diplomatie féministe doit faire face à un défi majeur : prouver qu’elle n’est pas un simple affichage politique, mais un véritable levier de transformation des relations internationales.

Crédit photo : Shutterstock/Kateryna Deineka

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