LA REVUE DEMOS

Comment Guillermo del Toro se réapproprie le classique de Mary Shelley dans son nouveau film Frankenstein ? 

Guillermo del Toro propose une lecture profondément intime de l’une des œuvres qui a marqué son adolescence, Frankenstein, qu’il réinvente dans une nouvelle adaptation pour Netflix. Cette proposition marque l’aboutissement d’un désir entêté : adapter l’un des textes fondateurs de la littérature moderne en l’intégrant pleinement dans l’esthétique visuelle, les obsessions personnelles et les hantises de Guillermo del Toro.

Le réalisateur inscrit cette adaptation dans une filmographie marquée par une fascination constante pour les créatures marginalisées. Toujours dans un dialogue entre monstruosité et humanité, c’est cette dernière qui revêt souvent un aspect monstrueux. Par exemple, dans l’un de ses derniers films, La Forme de l’eau (2017), il explorait la relation paradoxalement inversée entre une créature porteuse de qualités prétendues humaines et une humanité devenue monstrueuse. De Cronos (1993) à Hellboy (2004), en passant par Blade (1998), ses films cherchent la beauté dans l’horreur, l’amour dans le rejet, et construisent un univers où la chair déformée devient un espace d’expression morale.

Avec Frankenstein, Del Toro retrouve l’imaginaire gothique qui imprègne le romantisme de Shelley, mais filtré par son propre langage visuel. Il explique, dans le média Tudum, revue de Netflix, avoir voulu retranscrire la modernité de l’œuvre de Shelley à travers les couleurs éclatantes entourant le personnage de Victor Frankenstein.

Cette esthétique personnelle se confronte directement au message du roman de Mary Shelley, publié en 1818, où les questions du corps, de la maternité, de l’hubris scientifique et du progrès technique sont centrales. Shelley écrit son œuvre à 19 ans, dans une période de deuil et de bouleversements, et construit un récit obsédé par la création, l’abandon et la responsabilité.

Del Toro conserve ces thèmes tout en déplaçant leur intensité afin de mieux correspondre aux nouveaux enjeux qui traversent la société contemporaine : la paternité et la maternité acquièrent ainsi une importance plus grande. L’enfance de Victor Frankenstein, longuement étirée en flashbacks, lui apporte une profondeur psychologique. La mort maternelle, point de pivot du récit, motive l’obsession de « vaincre la mort » non comme fantasme prométhéen, mais comme réponse désespérée à un chagrin d’enfant. La place du père de Victor est tout aussi cruciale : entre maltraitance et attentes familiales, Victor semble faire subir à sa Créature ce qu’il a vécu enfant. En ajoutant cette dimension presque sociologique, del Toro se rend fidèle à une idée que Shelley a eue avant lui : le monstre est avant tout le produit d’un environnement et d’une éducation.

Elizabeth (Mia Goth), la belle-sœur de Victor, n’est plus une présence périphérique comme dans le roman, mais une figure active qui questionne les motivations de Victor et observe la Créature avec une tendresse mêlée d’effroi. Au début du film, Mia Goth incarne aussi la mère de Victor : elle structure les affects du protagoniste et donne une direction émotionnelle à l’ensemble du film. Del Toro fait ainsi des personnages féminins les vecteurs privilégiés d’une réflexion sur la créativité, l’amour et le sacrifice, renvoyant à un discours humaniste.

La Créature, interprétée par Jacob Elordi, devient le symbole d’une marginalité sociale plus que biologique. Del Toro conserve la dimension corporelle du roman, mais la charge d’une intensité nouvelle : la relation tendre et ambiguë de la Créature avec Elizabeth révèle un être qui cherche non pas la vengeance, mais la reconnaissance. Christoph Waltz, interprétant un personnage qui n’existait pas dans le roman originel, évoque dans une interview le fait que la Créature recherche avant tout un sens à la vie. Le monstre n’est pas simplement « gentil », mais profondément affecté par la douleur et la solitude. Ses gestes hésitants, sa voix grave et douce, son regard fuyant en font un personnage travaillé non par la destruction, mais par la peine ; une peine qui, chez Del Toro, devient un langage moral.

Del Toro n’oublie pas non plus la dimension métalittéraire de l’œuvre de Shelley. En parlant de créateur, de créature et de leur rapport, Shelley incorpore aussi son propre rapport à l’écriture. Guillermo del Toro pourrait incarner cette dimension dans l’insistance sur l’assemblage de la Créature, entre bouts de chair, d’os et de muscle. Ce processus d’assemblage renvoie métaphoriquement à l’acte d’écriture lui-même : Shelley compose son roman à partir des voix de ses différents personnages, de la même manière que le créateur assemble les morceaux du corps qu’il anime. Mary Shelley n’insiste pas autant sur la construction de la Créature que Del Toro.

Quelques critiques considèrent cependant que ce nouveau film est décevant en ce qu’il expliciterait trop, par les dialogues, les messages qu’il cherche à véhiculer, au lieu de les laisser transparaître par la mise en scène. Le réalisateur, lui, explique avoir essayé de traduire le rythme et la prose de Mary Shelley dans les répliques, tout en évitant d’être archaïque. D’autres voient dans la production et le style du film une sorte de « malédiction Netflix », où le financement sans limite encouragerait l’abus des moyens technologiques au détriment de la subtilité. Alors que le message que Guillermo del Toro voulait transmettre se comprend grâce à l’ensemble de la mise en scène, la dé-monstrification ne fait pas consensus. Certains lecteurs de Shelley voient dans la Créature un nécessaire désespoir qui ne peut être renforcé que par la dimension monstrueuse. En l’angélisant, la figure de la Créature perdrait aussi une partie de sa beauté, beauté qui, chez Shelley, est ancrée dans la violence, la perte et le meurtre.

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