En 2024, la ville de Mexico a été classée par The Economist comme la 16e ville la plus chère au monde, devant des villes tout autant populaires et attirantes comme Milan et Washington D.C. Si cette hausse des prix pourrait signifier pour certains une redynamisation de la ville et une hausse de la qualité de vie, pour la classe moyenne mexicaine, cela implique de se confronter au déplacement et à la transformation de l’identité urbaine de Mexico. À partir de la pandémie de Covid-19, les quartiers du centre-ville, notamment la Roma et la Condesa, ont vu arriver des centaines de nomades digitaux américains et européens désireux de déménager. Ce mouvement migratoire concentré sur quelques quartiers de la ville a eu un impact instantané sur les loyers et le coût de la vie. En 2025, l’inflation des loyers s’élevait à 122,47 %, soit une hausse insoutenable pour les locaux, obligés de quitter les quartiers où ils ont grandi pour la périphérie de la ville.
Le phénomène n’est pas exactement nouveau. En 2018, la Roma avait été choisie comme l’un des 50 quartiers les plus « cool » au monde par la revue Time Out, ce qui illustre la popularité que rencontraient déjà son architecture diverse et l’offre culinaire et culturelle auprès des visiteurs étrangers. L’engouement rencontré n’a fait qu’accentuer la transformation de ces coins de la ville. La Roma et la Condesa abritent plus de cafés que l’entièreté du centre historique, et de plus en plus d’immeubles résidentiels sont récupérés pour être destinés à la location à court terme pour les touristes. Cela a entraîné l’expulsion de leurs logements d’au moins 20 familles. La hausse des loyers n’impacte pas que les résidents, mais aussi les commerces locaux ; à peine la moitié des restaurants réussissent à survivre plus de deux ans.
Pour les habitants de la ville, ce flux migratoire venant principalement des États-Unis et d’Europe questionne l’identité même de la ville et les inégalités sociales qui sont perpétuées. L’une des nombreuses manifestations anti-gentrification organisées en 2025 par les habitants coïncide symboliquement avec le jour de l’Indépendance des États-Unis, le 4 juillet. Les manifestants mettent aussi en lumière des changements culturels, comme le fait que les menus sont de plus en plus en anglais et que les plats mexicains sont adoucis pour plaire à des palais moins habitués aux épices. Ces adaptations aux touristes et migrants sont ressenties comme un effacement de la culture locale au profit de la validation étrangère. Carla Escoffié, autrice d’un livre sur la crise du logement au Mexique, écrit : « Ce n’est plus seulement de la gentrification, mais aussi de la touristification où on te vend la ville comme une marque ».
La gentrification fait ainsi émerger une question plus large : quelles migrations sont considérées comme légitimes ? Cette hiérarchie des mobilités est au cœur de la colère. La dynamique n’est donc plus seulement celle d’une migration vers le centre, mais celle d’un déplacement contraint du centre vers des espaces plus éloignés. Des recherches sur l’évolution démographique de la ville montrent d’ailleurs que les populations et les emplois se sont progressivement déplacés vers la périphérie, tandis que les distances entre les habitants et le centre se sont accrues. Cette asymétrie de ressources pour choisir son lieu de résidence est devenue particulièrement sensible depuis le nouveau mandat de Donald Trump : tandis que les Mexicains vivant aux États-Unis font face au durcissement des politiques migratoires américaines, les citoyens américains continuent de pouvoir s’installer temporairement au Mexique dans des conditions relativement favorables.
Face aux manifestations, les autorités ont commencé à intervenir sur un marché longtemps laissé au privé. En juillet 2025, la cheffe du gouvernement de la ville de Mexico, Clara Brugada, a présenté un programme de quatorze mesures destiné à freiner la gentrification, limiter l’expulsion des habitants et des commerces locaux et stabiliser les loyers. Brugada veut notamment freiner les augmentations annuelles de loyers et modérer la spéculation. Le gouvernement s’attaque aussi aux locations touristiques. Mexico comptait environ 26 000 logements proposés sur des plateformes comme Airbnb, dont près de la moitié sont concentrés dans seulement dix quartiers particulièrement attractifs. Dans la Roma Norte, plus de 2 600 logements étaient ainsi proposés à la location de courte durée, avec des tarifs variant entre 90 et 400 € la nuit.
Le débat porte désormais sur les conditions dans lesquelles une ville peut accueillir de nouvelles populations sans transformer ses habitants en variables d’ajustement du marché immobilier. Les autorités cherchent à attirer les touristes et les investissements tout en empêchant que ceux-ci ne détruisent l’accès au logement. C’est tout le paradoxe de Mexico : les mêmes mobilités internationales qui contribuent à son dynamisme économique et à son rayonnement mondial peuvent, lorsqu’elles se concentrent dans certains quartiers, rendre la ville progressivement inhabitable pour ceux qui y vivent depuis des générations.
