Cette demande de rééquilibrage est portée par un pays en position de faiblesse économique marquée. Selon l’agence denotation Fitch Ratings, la dette publique tunisienne atteint 82 % du PIB en 2025 et devrait franchir le cap des 85 % en2026. Les réserves de change ne couvrent que 3,3 mois d’importations. La Tunisie ne dispose, en 2026, d’aucunprogramme d’assistance conclu avec le FMI, Kaïs Saïed ayant rompu les négociations dès 2023. Pour limiter la pressionsur ses réserves, la Banque centrale a resserré, par la circulaire n° 2026-04 de mai 2026, le financement bancaire desimportations jugées non prioritaires — un outil conjoncturel que certains économistes jugent susceptible de dériver versun réflexe protectionniste s’il se prolonge.
L’accord contesté est signé en juillet 1995, faisant de la Tunisie le premier pays du sud de la Méditerranée à signer unaccord d’association avec l’Union européenne. Entré en vigueur en mars 1998, le texte instaure une zone de libre-échangepour les produits industriels manufacturés, avec suppression progressive des droits de douane des deux côtés. Uneasymétrie préexiste cependant dans cet accord, où l’ouverture profite aux produits industriels, majoritairement exportéspar l’UE, tandis que l’agriculture, où la Tunisie aurait eu davantage à gagner, reste en retrait.
Ce refus répété de la conditionnalité nourrit, côté tunisien, un discours officiel construit autour de trois axes : l’asymétrieéconomique et migratoire, la souveraineté nationale et la diversification stratégique des partenariats. Sur le premier point,plusieurs observateurs cités par le média économique African Manager pointent un manque de parité dans lesinvestissements, la Tunisie reprochant à l’UE de vouloir externaliser sa politique migratoire sans contrepartie financièreéquivalente. Vient ensuite la souveraineté nationale, thème central du discours de Kaïs Saïed depuis son arrivée aupouvoir en juillet 2021, lorsqu’il limoge le Premier ministre et suspend le Parlement avant de gouverner par décret. Enfin,sur le plan stratégique, Tunis affiche une volonté de diversifier ses partenariats internationaux, ce qui inclut unrapprochement avec la Chine, la Russie et les pays du Golfe, moins exigeants sur la gouvernance que Bruxelles ou leFMI.
La même logique de souveraineté ressurgit en 2023, sur un terrain différent : il ne s’agit plus de la répartition des gainscommerciaux prévue par l’accord de 1995, mais du refus d’une aide en liquidités jugée attentatoire à l’indépendance dupays. En juin, alors que Fitch Ratings dégrade la note souveraine tunisienne de CCC+ à CCC-, une délégation européenneconduite par Ursula von der Leyen propose à Tunis un « partenariat global » assorti d’une aide de 900 millions d’euros,conditionnée à l’acceptation d’un prêt de 1,9 milliard de dollars du FMI. Saïed rejette les conditions du FMI, qu’il qualifiede « diktats ». En juillet, un protocole distinct sur la gestion des migrations est signé, portant sur un montant d’environ1,15 milliard d’euros. Saïed en refuse pourtant une partie en octobre, assimilant les fonds européens à de la « charité »portant atteinte à la souveraineté tunisienne. Le même schéma se répète depuis, la Tunisie limitant les départs de migrantsvers l’Europe sans se plier aux conditions que Bruxelles y associe — le contrôle migratoire constituant, selon plusieursanalystes des relations UE-Tunisie, le principal levier de négociation d’un État par ailleurs privé de marge de manœuvrebudgétaire.
L’Italie occupe une place centrale dans ce dispositif. À moins de 150 kilomètres des côtes tunisiennes, Lampedusaconcentre l’essentiel des traversées — un enjeu qui a justifié la présence de Giorgia Meloni aux côtés d’Ursula von derLeyen en 2023. Cette externalisation a un coût documenté : en juillet 2023, les autorités tunisiennes transfèrent de forceplusieurs centaines de migrants vers des zones désertiques proches des frontières libyenne et algérienne, des pratiques quel’ONU qualifie de traitement « cruel et inhumain ».
Bruxelles n’ignore pas ces trois axes, mais y répond pour l’instant par des ajustements techniques plutôt que par unerefonte globale — un choix dicté notamment par la règle de l’unanimité entre les 27 États membres et par la crainted’ouvrir la porte à des demandes comparables d’autres pays du voisinage sud. Une partie de la recherche européennepropose d’aller plus loin : une note du think-tank paneuropéen ECFR, publiée en septembre 2024, avance que l’Europe etles États du Golfe pourraient conditionner leur soutien financier à une réforme ciblée du secteur privé tunisien plutôt qu’auprogramme classique du FMI et restructurer une partie de la dette bilatérale en échange de réformes facilitantl’investissement — une piste jugée plus réaliste et plus efficace que la conditionnalité actuelle.
Pour l’Union européenne, la Tunisie reste malgré tout un partenaire jugé stratégique pour la stabilité régionale et lecontrôle des routes migratoires : en 2023, la France et l’Allemagne avaient elles-mêmes ajouté plus de 105 millionsd’euros d’aide bilatérale à l’enveloppe européenne, signe de l’urgence perçue par les capitales voisines. Rouvrir un accordvieux de trente ans exposerait cependant Bruxelles à une demande similaire d’autres pays du voisinage sud — le Maroc,par exemple, lié depuis 1996 par un accord d’association comparable —, confrontés aux mêmes critiques de déséquilibre.