Aucun Etat membre de l’Union européenne ou nord-américain n’en fait partie. Cette composition révèle la volonté de la Chine de renforcer ses liens avec des Etats du Sud Global, dont certains sont marginalisés ou entretiennent des relations difficiles avec les puissances occidentales. Cela peut donc être perçue comme l’émergence d’une bipolarisation numérique.
Les conditions d’entrée à la WAICO correspondent à plusieurs principes de la diplomatie chinoise. Pékin cherche depuis des années à devenir “rule-maker” plutôt que “rule-taker” dans plusieurs domaines stratégiques. L’IA constitue désormais un nouveau terrain de cette stratégie. En octobre 2023, sa Global AI Governance Initiative mettait déjà en avant les principes de fiabilité, maîtrise et équité. La WAICO donne ainsi à cette doctrine une structure permanente, avec pour enjeu de réduire l’écart entre les Etats capables de concevoir des modèles d’IA et ceux qui les importent. Pour les pays qui ne disposent ni des infrastructures américaines ni des capacités réglementaires européennes, Pékin propose l’accès à la WAICO sans conditions politiques.
A première vue, la WAICO peut apparaître comme l’ébauche d’une bipolarisation numérique : d’un côté une organisation portée par Pékin et composée principalement de nations du Sud global, de l’autre un ensemble d’initiatives occidentales. La confrontation est notamment symbolique face à la Pax Silica, une initiative américaine destinée à sécuriser l’IA en verrouillant ses chaînes d’approvisionnement avec ses alliés. Pour rivaliser avec cette création américaine, l’outil privilégié de Pékin est l’open source. En effet, la Chine développe des modèles d’IA open-weight comme Kimi K3 de la start-up Moonshot AI, permettant à des pays dépourvus de leurs propres géants technologiques de télécharger, adapter et déployer des modèles localement, plutôt que de dépendre des systèmes propriétaires américains. Pékin associe accès technologique, souveraineté et coopération avec le Sud global.
La Chine fait de l’IA un levier de gouvernance internationale parce que l’IA est aussi une course aux données. En décembre 2025, la Chine comptait 1,125 milliard d’internautes, dont 602 millions d’utilisateurs d’IA générative. En un an, ce nombre avait progressé de 141% selon Statistical Report on Internet Development in China. Cette population constitue un immense vivier de testeurs : un modèle ne progresse pas seulement grâce à sa puissance de calcul mais il doit aussi être entraîné, évalué et optimisé à partir de données et de retours d’utilisation. Les entreprises chinoises bénéficient ainsi d’un terrain d’expérimentation considérable pour développer et améliorer leurs modèles. Plus les technologies chinoises sont utilisées à l’étranger, plus Pékin peut proposer une voie différente allant de modèles d’IA aux standards qui encadrent son utilisation.
Derrière la WAICO, se joue une bataille qui dépasse la seule industrie. La Chine cherche à peser sur le système international de régulation de l’IA, dans le cadre d’un projet plus large de transformation de l’ordre international. L’objectif n’est pas seulement de rattraper les Etats-Unis mais de promouvoir une conception de la gouvernance plaçant la souveraineté et le développement avant l’alignement sur les valeurs occidentales.
L’hypothèse de bipolarisation repose sur le fait que pour Pékin, l’IA devient un nouvel espace où contester la capacité de l’Occident à définir seul les normes internationales. Pour les chercheurs de l’université chinoise Tsinghua et de l’université fédérale de Rio de Janeiro au Brésil, la WAICO en tant qu’organisation mondiale ouverte à tous et centrée sur le développement et la souveraineté plutôt que sur les droits et la sécurité, constitue un second pôle de la gouvernance de l’IA. Reste à savoir si cet espace deviendra un véritable bloc.
Cependant, la WAICO affirme vouloir travailler dans le cadre onusien et son accord reprend les principes de la Charte de l’ONU. Le secrétaire général des Nations-Unis, António Guterres, a d’ailleurs assisté à la cérémonie de signature. De plus, ses modalités de fonctionnement restent embryonnaires : financement, règles de vote et modalités administratives doivent être précisés.
Néanmoins, Washington se méfie et voit se dessiner une compétition de coalitions. En août 2026, Reuters rapportait que les Etats-Unis envisageaient de demander à certains partenaires de choisir entre les dispositifs américains et chinois. Le Kazakhstan, membre de la Pax Silica et membre fondateur de la WAICO, illustre la stratégie inverse de multiplier les partenariats plutôt que de choisir immédiatement un camp.
La WAICO ne signifie donc pas encore deux systèmes d’IA incompatibles. En réalité, elle fait émerger une compétition pour définir les règles et les standards de l’IA.