Cet événement s’insère dans un contexte régional particulièrement dégradé et marqué par les répercussions du conflit en Ukraine, l’arrêt complet des pourparlers bilatéraux ainsi que l’alignement strict du gouvernement japonais sur les régimes de sanctions économiques internationales décidés contre Moscou. Le différend territorial opposant le Japon et la Russie repose sur des lectures historiques et juridiques fondamentalement inconciliables.
Sur le plan géographique et administratif, quatre îles majeures situées dans la région de Sakhaline sont actuellement contrôlées par la Fédération de Russie sous l’appellation de Kouriles du Sud, tout en restant fermement revendiquées par le Japon en tant que Territoires du Nord. La diplomatie japonaise fonde historiquement sa position sur le Traité de Shimoda conclu le 7 février 1855 entre l’Empire russe et le shogunat Tokugawa, qui traçait la frontière entre Etorofu et Urup pour prouver que ces terres ont été attribuées par la négociation et n’avaient jamais appartenu à un autre État avant 1945.
À l’inverse, si Moscou reconnaît la réalité de cet accord initial, la diplomatie russe considère qu’il a été intégralement caduc à la suite de la guerre nippo-russe de 1904-1905 et des redécoupages territoriaux qui en ont découler. À la suite de son entrée en guerre contre l’Empire du Japon le 9 août 1945, l’Union soviétique a pris le contrôle militaire des quatre îles entre le 28 août et le 5 septembre 1945. Le gouvernement japonais dénonce cette occupation comme étant parfaitement illégale et contraire aux termes du Pacte de neutralité nippo-soviétique signé en 1941, rappelant en outre que cette annexion s’est accompagnée de l’expulsion forcée d’environ 17 000 citoyens japonais entre 1946 et 1948.
De son côté, la Russie met en avant les accords alliés signés à Yalta en février 1945, lesquels prévoyaient le transfert effectif de l’archipel des Kouriles à l’URSS en échange de son intervention armée, et considère la présence actuelle de 20 000 résidents russes comme la suite légitime de la victoire alliée. Le débat se cristallise également autour du Traité de paix de San Francisco de 1951, dans lequel le Japon renonce à ses droits sur les Kouriles : Tokyo soutient que les quatre îles contestées n’ont jamais fait partie de cet archipel mais constituent un prolongement naturel d’Hokkaido, tandis que Moscou rappelle que ce renoncement territorial était total et absolu.
Aucun traité de paix définitif scellant la frontière n’a pu être ratifié par les deux nations depuis 1945. Dans le cadre de sa doctrine officielle de politique étrangère, le gouvernement japonais réaffirme avec constance que ces îles forment une partie inaliénable de son territoire souverain et que les engagements de Yalta ne peuvent lui être opposés. En réplique, le ministère russe des Affaires étrangères, sous la direction de Sergueï Lavrov, rappelle que la reconnaissance formelle et préalable de la souveraineté russe sur l’ensemble des Kouriles du Sud constitue un prérequis incontournable à la reprise de toute négociation.
Pour appuyer cette position, la diplomatie russe s’appuie explicitement sur l’article 107 de la Charte des Nations unies relatif aux dispositions prises par les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale contre les États ennemis, qualifiant son statut juridique d’inattaquable. Au-delà des batailles juridiques, l’intransigeance de Moscou s’explique par la valeur géostratégique capitale que représente la chaîne des îles Kouriles pour la défense de ses espaces maritimes. L’armée russe y poursuit une modernisation méthodique de ses capacités de défense, notamment sur les îles d’Iturup et de Kunashir, avec le déploiement de batteries de missiles antinavires côtiers K-300P Bastion-P équipées de missiles supersoniques P-800 Oniks d’une portée dépassant 300 kilomètres, complétées par des systèmes Bal.
Ce dispositif défensif est renforcé par la présence de systèmes de défense antiaérienne à longue portée S-300V4 garantissant le contrôle de l’espace aérien, ainsi que par la remise en état d’infrastructures militaires sur l’île de Matua afin d’assurer un contrôle permanent sur les passages maritimes. Cette militarisation accrue s’est concrétisée au mois d’août 2026 par l’organisation de manœuvres navales d’envergure menées sous le commandement de la Flotte du Pacifique, mobilisant près de 60 navires de surface et sous-marins, 30 aéronefs de combat ainsi que plus de 13 000 soldats.
Face à cette démonstration de force, le ministre japonais des Affaires étrangères, Toshimitsu Motegi, a fermement réitéré que la montée en puissance de l’appareil militaire russe au sein de ces territoires demeurait totalement inacceptable pour la diplomatie de Tokyo. Dans le sillage de la fin de la guerre froide, la Déclaration de Tokyo signée en 1993 avait pourtant engagé les deux signataires à résoudre la question de la souveraineté des îles en se fondant sur le droit, la justice et la vérité historique. Durant ses mandats entre 2012 et 2020, le Premier ministre Shinzo Abe avait développé une « nouvelle approche » reposant sur un vaste plan d’investissement et de coopération économique en 8 points chiffré à plusieurs milliards de yens, espérant favoriser un compromis territorial. Toutefois, cette démarche pragmatique s’est heurtée à la révision constitutionnelle russe adoptée en 2020, qui interdit formellement toute aliénation ou rétrocession de territoires appartenant à la Fédération de Russie. La rupture diplomatique bilatérale est devenue définitive au mois de mars 2022.
En réplique immédiate aux sanctions financières et économiques imposées par le Japon après le déclenchement de l’invasion de l’Ukraine, Moscou a officiellement annoncé l’arrêt complet de toutes les négociations relatives à la signature d’un traité de paix tout en annulant les régimes d’exemptions de visas accordés aux anciens habitants japonais des îles, marquant ainsi l’échec de la diplomatie économique.