Les 6 et 9 août 1945, les États-Unis larguent deux bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki. Elles causent entre 110 000 et 210 000 morts, victimes des explosions ou de l’irradiation dans les semaines qui suivent. Au-delà du bilan humain, ces bombardements deviennent le fondement d’une mémoire pacifiste. Dès août 1947, le premier Festival de la paix est organisé à Hiroshima. Initialement pensée pour rendre hommage aux victimes, cette commémoration locale s’est muée en une tribune politique et universelle. Chaque année, des dirigeants et des représentants du monde entier sont conviés à la cérémonie, durant laquelle le maire de la ville appelle à l’abolition des armes nucléaires. Pourtant, Thierry Ribault, chercheur en sciences sociales au CNRS, souligne que le développement du nucléaire au Japon à partir des années 1950 est « une émanation du nucléaire militaire américain ». Cette influence s’inscrit dans le programme « Atomes pour la paix », présenté par Eisenhower, destiné à promouvoir « le savoir-faire acquis pour les armes atomiques à des applications non militaires ». À ce titre, une grande campagne est activement déployée dans l’Archipel pour convaincre des bienfaits du nucléaire : des expositions sont ainsi organisées dans de grandes villes, y compris Hiroshima. Masatoshi Inoue, docteur et chercheur sur l’histoire du nucléaire, explique que les promoteurs de l’atome japonais « ont notamment insisté sur la signification pacifiste de l’atome civil », en opposition avec l’expérience de la bombe.
En 1954, le Japon franchit une étape importante dans le développement du nucléaire. Le comité budgétaire de la Diète, le Parlement japonais, examine un projet prévoyant « 235 millions de yens alloués aux recherches nucléaires », une première depuis 1945. C’est à ce moment « que le programme nucléaire débute » officiellement. L’année suivante, « la loi fondamentale sur l’énergie atomique » est adoptée : elle structure la politique nucléaire et limite son usage aux domaines civils. Différentes institutions sont aussi créées, dont « l’Institut de recherche atomique du Japon (JAERI) et les autorités de sûreté ». Parallèlement, « les premiers réacteurs de recherche sont construits avec l’aide américaine » et permettent au Japon de développer ses propres capacités. Le premier réacteur nucléaire, le JRR-1, diverge en 1957 : celui-ci débute sa réaction en chaîne, ce qui permet de produire de l’énergie. En 1963, l’Archipel franchit une nouvelle étape avec un réacteur à eau qui « produit pour la première fois de l’électricité ». Cette montée en puissance conduit à la mise en service de la première centrale du pays, Tokai-1, en 1966. Entre 1950 et 1980, le Japon est marqué par une reconstruction industrielle et des taux de croissance spectaculaires. Portée par le ministère de l’Industrie, dont le rôle a été mis en lumière par le politologue Chalmers Johnson, cette période est qualifiée de « Haute croissance ». Celle-ci s’accompagne d’un développement important du parc nucléaire : l’Archipel connecte « 22 réacteurs au réseau électrique entre 1969 et 1980 et 18 entre 1981 et 1990 ».
Le 11 mars 2011, un séisme suivi d’un tsunami touche le pays. La centrale de Fukushima est frappée de plein fouet, provoquant la fusion de 3 de ses réacteurs. L’accident est classé au niveau 7 (le plus élevé), sur l’échelle internationale des événements nucléaires. À la suite de la catastrophe, « la totalité des 54 réacteurs présents sur le territoire » est progressivement mise à l’arrêt. La part du nucléaire dans le mix énergétique japonais est réduite à néant. Avant l’accident, « le Japon était le troisième pays producteur d’électricité nucléaire au monde » et disposait de 55 réacteurs, qui produisaient 30 % de son électricité. Le sociologue et professeur Koichi Hasegawa explique que la catastrophe a aussi « catalysé un mouvement antinucléaire sans précédent ». La relance progressive des réacteurs a conduit à des contestations, comme en juillet 2012 à Tokyo, où des milliers d’opposants se sont rassemblés. Cependant, l’hostilité manifestée à l’égard de l’atome tend à s’estomper. Le Japon, « déterminé à décarboner son économie et soucieux de son indépendance énergétique », amorce un retour progressif au nucléaire. La relance de la centrale de Kashiwazaki-Kariwa en janvier 2026, « dont la capacité totale de production est la plus importante » au monde, témoigne de cette orientation. Une stratégie qui met en lumière le paradoxe persistant d’un pays profondément marqué par le nucléaire, mais qui choisit à nouveau d’en faire un pilier de son avenir énergétique.