Créées en 2015 à l’initiative des États-Unis, impressionnés par la victoire kurde contre l’État islamique à Kobané, ville du nord de la Syrie située à la frontière turque, les FDS comptaient jusqu’à 100 000 combattants, kurdes et arabes, épaulés par une coalition internationale incluant la France, et avaient bâti dans le nord-est syrien une administration autonome, le Rojava, où l’égalité hommes-femmes s’incarnait dans les Unités de protection de la femme (YPJ). Leur chef, Mazloum Abdi, ingénieur civil né en 1967, avait rejoint le PKK, le Parti des travailleurs du Kurdistan, mouvement armé kurde de Turquie classé terroriste par Ankara, l’Union européenne et les États-Unis. Revenu en Syrie en 2011, il contribue à fonder les Unités de protection du peuple (YPG), branche armée kurde et noyau des FDS, et se distingue à Kobané. Ce passé pèse lourd, car la Turquie voit dans les YPG un prolongement du PKK, ce qui nourrit son hostilité à toute autonomie kurde à sa frontière.
Un premier accord, signé le 10 mars 2025 entre Abdi et Charaa, arrivé au pouvoir trois mois plus tôt après la chute de Bachar al-Assad, s’inscrivait dans le projet du nouveau président de réunifier la Syrie sous une autorité centrale unique et prévoyait d’intégrer les institutions civiles et militaires kurdes à l’État syrien avant le 31 décembre 2025. Les négociations achoppent sur le statut des forces kurdes dans la nouvelle armée. Le 4 janvier 2026, à Damas, le ministre syrien des Affaires étrangères, Assaad al-Chaibani, interrompt la dernière séance de négociations sous égide américaine, alors qu’un texte de compromis allait être signé, et promet de la reprendre quatre jours plus tard. Damas choisit alors l’offensive. Pour l’analyste Michel Isidore, quatre facteurs se combinent. Le délai du 31 décembre 2025 est dépassé. Les FDS perdent le soutien des tribus arabes de Raqqa et de Deir ez-Zor. La Turquie appuie l’opération. Enfin, Charaa s’assure que ni Washington ni Israël n’interviendront.
L’offensive démarre le 13 janvier à l’est d’Alep. Les FDS reculent presque sans combattre, car les étendues désertiques sont difficiles à défendre et peuplées de tribus arabes hostiles. Leurs effectifs tombent à environ 50 000 hommes, repliés sur les bastions kurdes. Le 17 janvier, à Erbil, une réunion tendue entre responsables kurdes et la délégation américaine acte la rupture. Washington reproche aux Kurdes d’avoir retardé l’accord de 2025, et les Kurdes reprochent à Washington d’avoir rompu ses promesses. L’émissaire Tom Barrack aurait lancé : « Vous voulez toujours traiter la situation comme si Bachar al-Assad dirigeait la Syrie… Il y a un changement fondamental : Damas est aujourd’hui notre partenaire. » Le 18 janvier, Tabqa, Raqqa et Deir ez-Zor passent sous le contrôle de Damas. Un accord en 14 points impose le cessez-le-feu, le retrait des FDS à l’est de l’Euphrate, leur intégration individuelle à l’armée et le départ des cadres du PKK sans nationalité syrienne. Abdi accepte « pour que cette guerre ne devienne pas une guerre civile ». Le 30 janvier, un nouvel accord adoucit ces termes. La police kurde passe sous l’autorité du ministère de l’Intérieur. Charaa avait déjà reconnu le kurde comme langue nationale. Le 20 août, à Qamichli, Abdi annonce que l’intégration des institutions civiles, de sécurité et militaires de l’administration autonome dans celles de l’État est achevée. La dissolution des FDS ne suit que cinq jours plus tard.
Selon Didier Billion, responsable du programme Moyen-Orient à l’IRIS, Daech chercherait à profiter du vide laissé par le retrait kurde des prisons et des camps de détention pour reconstituer ses réseaux. Sur le plan régional, Washington a lâché son allié historique pour miser sur la normalisation avec Damas ; la clause d’expulsion du PKK s’inscrit dans le processus de paix engagé depuis l’appel à la fin de la lutte armée lancé par Abdullah Öcalan en février 2025, scruté de près par la Turquie et les Kurdes de ce pays. Israël, qui misait sur la fragmentation syrienne pour asseoir son influence régionale, essuie un revers. À Paris, plusieurs députés interpellent le Quai d’Orsay pour que les droits des Kurdes, alliés historiques de la coalition anti-Daech, soient garantis dans la future Constitution syrienne.
Reste la question du précédent : Damas cherche désormais à appliquer aux druzes de Soueïda un scénario d’intégration comparable, alors qu’une enquête de l’ONU a recensé 1 707 morts, en majorité des civils druzes, lors des violences de juillet 2025, un climat de défiance qui rend la comparaison incertaine. Les YPJ, elles, négocient avec le ministère de l’Intérieur le maintien d’une unité féminine distincte, déployée dans tout le pays, tandis que le président de l’Institut kurde de Paris, Kendal Nézan, se dit « très inquiet » d’un régime où l’armée syrienne a déjà déboulonné une statue de combattante kurde à Raqqa.