Cette augmentation des exportations de kérosène nigérian vers l’Europe est d’autant plus remarquable qu’elle s’inscrit dans un marché européen déjà surapprovisionné. Portés par une forte production locale, les volumes raffinés en Europe ayant progressé de près de 10 % sur la période, et des importations massives, les prix de référence sur le continent ont chuté de 1 694,25 $ la tonne en mars à 981,75 $ en juin.
Simultanément, les exportations américaines de kérosène vers l’Europe ont fortement diminué, passant de 560 000 tonnes en mai à seulement 399 000 tonnes en juin, fournissant ainsi 1,4 fois moins de carburant d’aviation à l’Europe que le Nigéria sur le mois de juin 2026. Ainsi, le pays africain s’affiche comme principal exportateur de kérosène vers l’Europe, s’assimilant à un fournisseur alternatif aux États-Unis, et émerge comme le fournisseur de kérosène connaissant la plus forte croissance dans le monde.
Cette montée en puissance du secteur énergétique nigérian face à celui des États-Unis témoigne d’un échec géostratégique américain. La guerre au Moyen-Orient a entraîné le blocage par l’Iran du détroit d’Ormuz, principale voie maritime pour la circulation des hydrocarbures, jusqu’à nouvel ordre, tant que les États-Unis n’acceptent pas leurs conditions. Cela représenta un tournant majeur pour l’Europe, l’acheminement de la production des géants des hydrocarbures du Moyen-Orient, tels que l’Arabie Saoudite ou le Qatar, devenant nettement plus complexe, malgré le déploiement d’alternatives comme des oléoducs terrestres ou des ports alternatifs sur la mer Rouge et l’océan Indien. Ce contexte devait aller dans l’intérêt des fournisseurs d’énergie américains, qui s’étaient alors présentés comme des solutions miracles pour l’approvisionnement en hydrocarbures des pays européens, allant jusqu’à des volumes d’échanges records de 810 000 tonnes de kérosène au mois d’avril 2026. Or, cette situation ne fut que de courte durée, les États-Unis ne parvenant pas à pérenniser la demande liée à la guerre au Moyen-Orient, notamment à cause de difficultés à adapter leurs infrastructures et des coûts de transport élevés, rendant l’énergie américaine moins attractive pour les pays importateurs.
Le Nigéria s’est alors présenté comme un partenaire idéal pour l’Europe, notamment grâce à la raffinerie Dangote, qui, ayant de fortes capacités de production et d’exportation, permet l’approvisionnement du marché européen de kérosène tout en contournant le détroit d’Ormuz, permettant de combler 13 % du déficit d’approvisionnement en kérosène causé en Europe par les perturbations au Moyen-Orient.
Cependant, cette progression du marché nigérian du carburant d’aviation est aussi un marqueur de la volonté européenne de s’émanciper de l’énergie américaine et révèle un nouvel échec stratégique américain.
Le marché européen de l’énergie est stratégique pour Washington, qui en tire profit pour servir ses intérêts.
L’éclatement de la guerre en Ukraine, le 24 février 2022, a totalement bouleversé l’organisation des importations européennes en énergie, dont 24,4 % provenaient de Russie entre 2020 et 2022. Avec le plan REPowerEU promu dès le printemps 2022, l’Union européenne a réduit ses approvisionnements russes et s’est tournée vers d’autres partenaires énergétiques, notamment les États-Unis, en triplant ses importations de gaz naturel liquéfié (GNL) américain entre 2021 et 2025. Cette proximité s’est accrue avec les accords de Turnberry conclus entre l’Union européenne et les États-Unis en juillet 2025, dans lesquels l’UE promet d’acheter pour 750 milliards de dollars d’énergie américaine, une situation incitant Washington à faire durer le conflit pour pérenniser ces débouchés.
Or, d’après les experts de l’IEEFA, cette stratégie a poussé au remplacement de la dépendance européenne à l’énergie russe par celle aux États-Unis, laissant le continent vulnérable à de nombreux risques géopolitiques.
Cette dépendance européenne à l’énergie américaine inquiète, surtout depuis la dégradation des relations entre l’UE et Donald Trump, et pousse le Commissaire européen à l’Énergie, Dan Jørgensen, à affirmer le 28 janvier 2026 sa volonté de desserrer l’étau américain et de diversifier ses fournisseurs énergétiques.
Le contexte géopolitique actuel confirme la posture européenne. Alors que le détroit d’Ormuz reste bloqué et que la situation au Moyen-Orient s’est dégradée depuis la prise de Bab-al-Mandeb par les Houthistes le 10 septembre, l’Europe cherche à remplacer le kérosène moyen-oriental en diversifiant ses fournisseurs et en s’éloignant des États-Unis. Si le Nigéria demeure son fournisseur régulier principal avec 80 000 barils par jour, les importations depuis la Corée du Sud ont bondi pour atteindre 129 000 barils par jour en septembre 2026, un record depuis 2022. La prise de distance avec Washington, motivée par la crainte de revirements politiques, reste toutefois à nuancer, les États-Unis demeurant le 3ᵉ fournisseur du continent, avec 50 000 barils par jour.