LA REVUE DEMOS

Comment l’île de Yonaguni est-elle le témoin de l’expansionnisme chinois ?

L’île japonaise de Yonaguni est un territoire clé dans la stratégie d’expansion de la Chine. Avant-poste de la stratégie défensive de Tokyo, celle-ci n’est qu’à 110 kilomètres à l’est de Taïwan, mais à 2 112 kilomètres de la capitale japonaise. L’île de l’archipel des Ryukyu, ou « îles lointaines », vient tracer la frontière extérieure du Japon. Elle bénéficie d’une ZEE et de richesses halieutiques importantes pour l’économie du pays. En effet, les tensions sino-japonaises se sont intensifiées depuis que le Japon a affirmé, en novembre 2025, qu’il pourrait intervenir militairement en cas d’attaque chinoise contre Taïwan, cette dernière étant considérée par la Chine comme faisant partie de son territoire. Ainsi, l’île est l’avant-poste idéal en cas de conflit ouvert.

Pour la Chine, ce territoire insulaire revêt une importance stratégique dans sa volonté d’expansion territoriale. L’île est à seulement 150 km des îles Senkaku, administrées par le Japon, mais revendiquées par la Chine pour leur emplacement. En effet, elle appartient à une chaîne d’îles considérée comme la barrière essentielle empêchant la puissance chinoise de se projeter librement dans le Pacifique. Contrôler ou neutraliser ce verrou permettrait à la puissance chinoise d’élargir son champ d’action. Les détroits qui l’entourent sont parmi les rares à permettre aux sous-marins nucléaires chinois de relier la mer de Chine à la fosse océanique des Ryukyu, leur permettant d’opérer loin des radars côtiers. D’un point de vue plus global, la mainmise sur l’île correspondrait à la volonté expansionniste affichée par la Chine afin d’étendre son influence régionale et internationale. La mission historique avancée par l’ancien président chinois Hu Jintao d’assurer la protection des mers lointaines témoigne ainsi de cette volonté de développer les capacités de projection de la puissance chinoise sur les grandes voies maritimes mondiales.

Selon la théorie d’Andrew Orchard, la Chine avancerait par empiétements successifs et progressifs pour normaliser sa présence autour des îles japonaises, selon la technique du « grignotage par le ver à soie ». Cette stratégie consisterait à réaliser de petites provocations, dont aucune ne constituerait individuellement une justification de guerre, mais qui profiteraient plus largement à la progression de la Chine. Ainsi, le canal de l’île, autrefois jamais fréquenté par la marine chinoise, attribuait en 2024 26 % de ses passages maritimes à celle-ci. Cette présence croissante de navires de combat s’inscrit dans une stratégie de normalisation progressive. On peut observer des porte-avions, des aéronefs et des drones circulant de plus en plus fréquemment dans le détroit entre Yonaguni et Taïwan. En effet, en septembre 2024, le porte-avions chinois Liaoning et son groupe naval ont traversé pour la première fois les eaux japonaises à proximité de Yonaguni en direction du Pacifique. La présence agressive de la Chine s’est aussi fait ressentir par des tirs, notamment en 2022, avec des missiles balistiques envoyés autour de Taïwan, dont l’un a atterri près de Yonaguni. La Chine a déjà réalisé des exercices de tir à munitions réelles autour de Taïwan en 2025, avec des manœuvres spécifiquement programmées près de Yonaguni pour démontrer sa puissance. De plus, en 2024, le quotidien hongkongais Sing Tao Daily, proche de Pékin, a évoqué la possibilité de jouer la « carte des Ryukyu », c’est-à-dire de remettre en cause l’appartenance au Japon.

Face à cette volonté expansionniste affichée par la Chine, le Japon militarise graduellement l’archipel. L’île a été la première à accueillir une base des Forces japonaises d’autodéfense dès 2016. Depuis, trois autres bases ont été construites, dont la dernière à Ishigaki en 2023, la plus importante du dispositif. Cette présence s’accompagne de celle des États-Unis, avec des exercices conjoints de déploiement rapide de capacités antinavires pour montrer le soutien de la puissance américaine. En effet, les deux nations ont tissé des liens politiques et stratégiques face à la menace chinoise, symbolisée par l’installation d’un radar par la puissance américaine sur l’île. Pour le Japon, la menace est bien réelle et un plan de déploiement de missiles antiaériens a été annoncé pour dissuader toute attaque armée contre l’île. Cet effort s’accompagne d’une hausse budgétaire visant à porter les dépenses militaires à 2 % du PIB en 2026, notamment liée à l’évolution du rôle de la Chine dans la région. Cependant, cette forte présence militaire entraîne des contestations chez les habitants de l’île, qui la dénoncent comme une « incitation à la guerre » et réclament une diplomatie de la paix.

Vous aimez lire nos décryptages ?

Soutenez-nous ! Parce que nous sommes un média :

Nos dernières Synthèses

Le nucléaire, le paradoxe japonais

Les 6 et 9 août 1945, les États-Unis larguent deux bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki. Elles causent entre 110 000 et 210 000 morts, victimes des explosions ou de l’irradiation dans les semaines qui suivent. Au-delà du bilan humain, ces bombardements deviennent le fondement d’une mémoire pacifiste. Dès août 1947, le premier Festival de la paix est organisé à Hiroshima. Initialement pensée pour rendre hommage aux victimes, cette commémoration locale s’est muée en une tribune politique et universelle. Chaque...

La WAICO, initiative chinoise et première organisation intergouvernementale mondiale dédiée à l’IA, annonce-t-elle une bipolarisation numérique ?

Aucun Etat membre de l’Union européenne  ou nord-américain n’en fait partie. Cette composition révèle la volonté de la Chine de renforcer ses liens avec des Etats du Sud Global, dont certains sont marginalisés ou entretiennent des relations difficiles avec les puissances occidentales. Cela peut donc être perçue comme l’émergence d’une bipolarisation numérique.  Les conditions d’entrée à la WAICO correspondent à plusieurs principes de la diplomatie chinoise. Pékin cherche depuis des années à devenir “rule-maker” plutôt que “rule-taker” dans plusieurs domaines...

Pourquoi la Tunisie veut-elle renégocier l’accord qui la lie à l’Europe depuis trente ans ?

Cette demande de rééquilibrage est portée par un pays en position de faiblesse économique marquée. Selon l’agence denotation Fitch Ratings, la dette publique tunisienne atteint 82 % du PIB en 2025 et devrait franchir le cap des 85 % en2026. Les réserves de change ne couvrent que 3,3 mois d’importations. La Tunisie ne dispose, en 2026, d’aucunprogramme d’assistance conclu avec le FMI, Kaïs Saïed ayant rompu les négociations dès 2023. Pour limiter la pressionsur ses réserves, la Banque centrale a...

Comment la négociation du pacte de défense bilatéral entre Washington et Riyad contraint-elle l’administration américaine à sacrifier sa doctrine historique de non-prolifération pour freiner l’influence chinoise dans le Golfe ?

Pour endiguer l’expansionnisme technologique et diplomatique de la Chine dans le Golfe Persique, les États-Unis envisagent d’autoriser l’enrichissement d’uranium directement sur le sol saoudien. Cette concession technique inédite contraint la diplomatie américaine à sacrifier sa doctrine historique de non-prolifération, principe qui vise à interdire strictement la propagation des technologies permettant de fabriquer des armes atomiques.  Cette réorientation s’explique avant tout par les impératifs économiques chiffrés du plan de développement Vision 2030. Pour faire face à une consommation intérieure d’électricité qui...

L’affaiblissement du parapluie américain favorise-t-il l’émergence d’une architecture de sécurité régionale dans le Golfe ?

À cet égard, face aux répercussions d’une guerre menée par leur protecteur américain et aux doutes croissants sur la fiabilité de son parapluie militaire, les pétromonarchies du Golfe tentent de chercher dans l’intégration régionale une réponse à leur vulnérabilité. En effet, le Conseil de coopération du Golfe, créé en 1981, semble retrouver une nouvelle vigueur stratégique. Le 7 septembre 2026, des représentants militaires des États membres se sont réunis à Riyad pour la 38ᵉ réunion de son groupe de travail....

Les forces kurdes rejoignent l’armée syrienne : un tournant pour la Syrie ?

Créées en 2015 à l’initiative des États-Unis, impressionnés par la victoire kurde contre l’État islamique à Kobané, ville du nord de la Syrie située à la frontière turque, les FDS comptaient jusqu’à 100 000 combattants, kurdes et arabes, épaulés par une coalition internationale incluant la France, et avaient bâti dans le nord-est syrien une administration autonome, le Rojava, où l’égalité hommes-femmes s’incarnait dans les Unités de protection de la femme (YPJ). Leur chef, Mazloum Abdi, ingénieur civil né en 1967,...

Entre revendications historiques et sanctuarisation militaire : le conflit des îles Kouriles à l’épreuve des tensions contemporaines

Cet événement s’insère dans un contexte régional particulièrement dégradé et marqué par les répercussions du conflit en Ukraine, l’arrêt complet des pourparlers bilatéraux ainsi que l’alignement strict du gouvernement japonais sur les régimes de sanctions économiques internationales décidés contre Moscou. Le différend territorial opposant le Japon et la Russie repose sur des lectures historiques et juridiques fondamentalement inconciliables. Sur le plan géographique et administratif, quatre îles majeures situées dans la région de Sakhaline sont actuellement contrôlées par la Fédération de...

Quelles sont les stratégies des pays en développement face aux menaces sur leur agriculture ?

Ces derniers sont exportateurs nets de fruits, légumes, huile, thé ou sucre, mais ont des besoins d’importations en produits animaux, transformés et surtout céréaliers, les rendant très fragiles face aux variations et aux crises des marchés mondiaux. Les conflits, les migrations ou le manque d’infrastructures pèsent également lourd sur cet enjeu. Le dérèglement climatique affecte profondément l’agriculture. Selon un rapport de la FAO, le continent africain aurait enregistré, ces 30 dernières années, plus de 600 milliards de dollars de pertes...

Le Nigeria premier fournisseur de kérosène en Europe: un décrochage énergétique européen vis-à -vis des États-Unis ?

Cette augmentation des exportations de kérosène nigérian vers l’Europe est d’autant plus remarquable qu’elle s’inscrit dans un marché européen déjà surapprovisionné. Portés par une forte production locale, les volumes raffinés en Europe ayant progressé de près de 10 % sur la période, et des importations massives, les prix de référence sur le continent ont chuté de 1 694,25 $ la tonne en mars à 981,75 $ en juin. Simultanément, les exportations américaines de kérosène vers l’Europe ont fortement diminué, passant...

My Voice, My Choice : l’initiative citoyenne européenne peut-elle faire progresser l’accès à l’avortement ?

Au sein de l’UE, 25 des 27 États membres autorisent l’avortement sur simple demande. La Pologne et Malte, marquées par l’influence de l’Église catholique et un attachement à des valeurs familiales conservatrices, restent les deux seuls pays dotés d’une législation restrictive, n’autorisant l’avortement qu’en cas de danger pour la vie de la femme. Même là où il est légal, l’accès reste soumis à divers obstacles : délais de réflexion, entretiens psychologiques préalables, clauses de conscience, voire sanctions pénales. Selon les...