Avant tout, il faut comprendre qu’un budget financier pluriannuel (CFP) est préparé par la Commission, qui fixe les priorités, les montants et les plafonds de dépenses. Sa proposition est négociée par le Conseil de l’UE, représentant les États membres, et le Parlement européen, représentant les citoyens. Une fois adopté, ce cadre sert de base aux budgets annuels, qui déterminent les dépenses concrètement engagées.
La Commission veut innover en rationalisant, simplifiant et flexibilisant le budget, tout en renforçant la compétitivité. Son projet atteint 2 000 milliards d’euros (le plus élevé jamais envisagé), soit 1,26 % du revenu national brut de l’UE en moyenne entre 2028 et 2034.
Sa réforme la plus controversée, mais à la fois la plus révolutionnaire, concerne la politique agricole commune (PAC), autour de laquelle se concentraient les précédents budgets européens. Elle ne formerait plus un programme autonome, mais serait intégrée aux plans de partenariat nationaux et régionaux (PPNR). La Commission présente ce changement comme une rationalisation réduisant les programmes de 56 à 16 et permettant davantage de flexibilité face aux crises. Chaque État élaborerait un plan unique réunissant notamment les financements de la cohésion, de l’agriculture, de la pêche, de la migration et de la sécurité. Si 300 milliards d’euros restent prévus pour les revenus des agriculteurs et des pêcheurs, leur intégration dans des plans plus larges pourrait réduire la visibilité et la spécificité de la PAC, et accroître les arbitrages entre politiques. Des députés (tant européens que nationaux) redoutent ainsi sa dilution ; un rapport parlementaire français évoque « de grandes fusions au risque de beaucoup de confusion » et appelle à préserver la visibilité et les spécificités des politiques prévues par les traités.
La nouvelle architecture repose sur six blocs (présentés ainsi par la Commission) : 865 milliards d’euros pour les investissements dans les États et régions ; 409 milliards pour la compétitivité ; 293 milliards pour les autres programmes européens ; 200 milliards pour l’action extérieure ; 168 milliards pour rembourser NextGenerationEU, le plan de relance post-Covid ; et 49 milliards pour l’éducation, Erasmus+ et les valeurs démocratiques.
Au-delà de cette reconfiguration, la renationalisation de la PAC interroge. L’Institut du développement durable et des relations internationales (IDDRI), think tank français, craint des disparités entre États, une fragilisation de l’égalité de traitement des agriculteurs et une moindre capacité de l’UE à conduire une politique agricole commune cohérente. La Commission entend aussi faire évoluer un budget historiquement centré sur la PAC et la cohésion vers des secteurs jugés plus adaptés au contexte géopolitique : 115,7 milliards d’euros seraient dédiés à la défense et à l’espace, environ cinq fois plus que lors de la précédente période budgétaire.
Le dernier paramètre majeur de ce budget concerne le remboursement de NextGenerationEU. Sur 2028-2034, 149,3 milliards d’euros y seraient consacrés. Le Parlement européen demande que cette dette soit comptabilisée hors plafond du budget ordinaire, afin de ne pas réduire les crédits des autres politiques.
En ce qui concerne les réactions politiques, plusieurs courants semblent se dessiner.
Les réactions politiques divergent. Le PPE, groupe de centre droit dont est issue Ursula von der Leyen, est sans doute le plus favorable au projet, tout en le jugeant insuffisant. Son vice-président, Siegfried Mureșan, demande une hausse d’au moins 10 %. Les gauches (S&D, Verts/ALE, The Left) dénoncent une priorité excessive accordée à la défense et à la compétitivité, au détriment du social, du climat et de la cohésion. Les groupes souverainistes et conservateurs (ECR, Patriots for Europe, ESN) critiquent à l’inverse un budget qu’ils voudraient « minimal » et « essentiel », trop centralisé et fondé sur de nouvelles ressources propres, qui accroîtraient les pouvoirs de l’UE. Une critique transversale concerne enfin le risque d’affaiblissement du contrôle démocratique et de la transparence : le regroupement des programmes pourrait rendre moins lisible l’affectation des crédits et plus difficile le suivi de leur utilisation.
Du côté des dirigeants européens, Emmanuel Macron soutient cette hausse budgétaire, mais appelle à investir davantage dans la défense, l’IA et la sécurité. Friedrich Merz (chancelier allemand) est lui aussi favorable à une modernisation du budget européen, tout en insistant sur la maîtrise des dépenses, notamment vers la compétitivité industrielle et la défense.
En définitive, au-delà des négociations entre le Parlement et le Conseil, ce projet traduit une évolution des priorités de l’Union. Face à la dégradation de son environnement géopolitique et à la concurrence économique et technologique de la Chine et des États-Unis, la Commission veut renforcer la compétitivité, l’autonomie stratégique et la défense. La cohésion, l’agriculture et les politiques sociales ne disparaissent toutefois pas : elles restent au cœur de plusieurs enveloppes majeures. Le débat portera donc moins sur leur disparition que sur le nouvel équilibre entre les priorités historiques de l’Union et ses ambitions géopolitiques.