25 juillet 2025, New Delhi. Après sept semaines de manifestations, le ministre indien de l’Éducation, Dharmendra Pradhan, a annoncé sa démission dans la journée. Alors que le Premier ministre Narendra Modi assiste à la pire crise politique du pays depuis sa réélection en 2024, les membres du Parti des cafards savourent leur première victoire.
Né sur les réseaux sociaux en mai 2026 et d’origine satirique, ce nouveau parti a rapidement rassemblé la génération Z. S’adressant en priorité aux jeunes diplômés, il s’est ensuite élargi au reste de la population indienne, sans distinction de classe ou de religion. Quelques jours auparavant, le président de la Cour suprême, Surya Kant, qualifiait les chômeurs de « cafards » déstabilisant le système indien, alors que le pays connaît un chômage de masse durable. On estime à plus de 40 % le taux d’inactivité chez les jeunes diplômés entre 15 et 25 ans. Abhijeet Dipke, activiste et étudiant de 30 ans en relations publiques à Boston, a détourné cette expression dénigrante en véritable signe de ralliement et de mobilisation sur les réseaux sociaux. En deux semaines, le compte Instagram du Parti des cafards, ou Cockroach Janta Party (CJP), comptait déjà plus de 22 millions d’abonnés. Ses principales revendications comprennent une refonte du système éducatif et universitaire actuellement en crise, des mesures concrètes contre le chômage des jeunes et la démission du ministre de l’Éducation. Très vite, la communauté en ligne a investi les rues, affrontant les restrictions Internet et la répression policière.
Né d’une longue frustration parmi la jeunesse indienne, ce rassemblement contestataire a aussi été largement alimenté par la récente fuite de sujets d’examen d’entrée en médecine. L’examen a été officiellement annulé début mai 2026, provoquant une vague de suicides parmi les candidats. Aujourd’hui, le suicide est la principale cause de mortalité chez les 15-29 ans en Inde, avec une hausse de 65 % entre 2005 et 2025. Pour la neuropsychiatre Anjali Nagpal, les élèves endurent une pression conséquente dans ce contexte culturel « où le succès n’est célébré que de manière limitée, tandis que l’échec est, le plus souvent, stigmatisé ». Cette détresse psychologique résulte notamment d’un système universitaire défaillant : seulement 4 % du produit intérieur brut du pays sont consacrés à l’éducation, alors que l’Inde compte 1,4 milliard d’habitants. Parmi eux, 600 millions de jeunes ont moins de vingt-cinq ans. Les places en études supérieures se font donc rares ; l’école de médecine offrait par exemple 130 000 places pour 2,2 millions de candidats en 2026.
Face à un système universitaire submergé, les parents et les étudiants tentent de compenser en investissant considérablement dans l’éducation. Selon une étude publiée en 2022, environ 17 % du total des dépenses de consommation annuelles des ménages entre 2017 et 2018 étaient consacrées à l’enseignement supérieur en Inde, et jusqu’à près de 47 % pour l’enseignement supérieur professionnel. Pour pallier les lacunes du système public, même les familles les plus modestes privilégient les établissements privés, plus coûteux. D’autres financent quant à elles des études à l’étranger pour leurs enfants.
L’Inde est ainsi connue pour être l’un des principaux pays exportateurs d’étudiants, ces derniers privilégiant les pays anglophones. Les jeunes décident parfois de s’installer durablement dans le pays de leurs études pour y entamer leur vie professionnelle ; la fuite des cerveaux remplace alors la simple mobilité internationale des étudiants. Ce phénomène désigne la migration de personnes hautement qualifiées vers un pays d’accueil, entraînant une perte de capital humain pour leur pays d’origine. L’Inde est cependant parvenue à renverser la tendance et observe depuis les années 2010 un retour de ses travailleurs qualifiés grâce à ses innovations rapides et son offre élargie dans les nouvelles technologies.
Mais ni le départ ni le retour des jeunes diplômés ne résolvent la crise du système éducatif et universitaire en Inde. Ces flux migratoires demeurent une stratégie individuelle permettant à ceux qui en ont les moyens de contourner le problème. La révolte des « cafards », quant à elle, ne remplace pas la fuite des cerveaux, mais amorce un mouvement contestataire qui se veut ancré dans le territoire, réformateur, inclusif et collectif. Cette nouvelle perspective semble séduire une grande partie de l’opinion publique, à l’image du militant écologiste Sonam Wangchuk, qui a entamé une grève de la faim en soutien au Parti des cafards. Le Congrès national indien, principale force d’opposition face au parti au pouvoir de Narendra Modi, a lui aussi exprimé son soutien au nouveau parti.
Porté par la Gen Z et influencé par le vent de contestations depuis 2020, le Parti des cafards espère maintenant ancrer durablement ce nouvel imaginaire politique. Le parti souhaite lutter contre la fermeture massive des écoles publiques tout en conservant son pacifisme habituel. Aucun projet électoral n’a cependant encore été présenté, indiquant l’avenir encore incertain du parti. L’historien Mukul Kesavan reconnaît : “Je suis tellement déconcerté par l’ampleur, l’intensité et le caractère inattendu de ce mouvement que je ne vois pas clairement comment il va se maintenir ni où il va mener. Je ne dis pas qu’il ne le fera pas, mais il a surpris tout le monde, y compris ses organisateurs”.
