Le blocus du détroit d’Ormuz par l’Iran, déclenché en mars 2026 dans le sillage de l’escalade militaire avec les États-Unis, a brusquement privé les marchés mondiaux d’une artère où transitent habituellement 20 millions de barils par jour. Face à ce goulot d’étranglement naval et aux menaces houthistes persistantes en mer Rouge, Bagdad, Washington et plusieurs chancelleries européennes réorientent en urgence la cartographie énergétique régionale. Au centre de ce redéploiement logistique se trouve la Syrie. Depuis la chute du régime de Bachar el-Assad le 8 décembre 2024, le gouvernement de transition syrien, dirigé sur le plan énergétique par la Société syrienne du pétrole (SPC), s’active à transformer la position géographique de la Syrie en un pont terrestre stratégique entre le Moyen-Orient et la Méditerranée.
Depuis le mois d’avril 2026, un ballet incessant de camions-citernes relie les champs irakiens au terminal côtier de Banias en Syrie. Plus de 600 000 tonnes de produits pétroliers et de brut irakien ont ainsi été acheminées par voie routière via le poste-frontière d’al-Waleed/al-Tanf. Cette solution palliative d’urgence ne constitue toutefois que la première étape d’une restructuration de plus grande ampleur.
Le 14 juillet 2026, l’Irak et la Syrie ont signé un protocole d’accord décisif visant à réhabiliter l’oléoduc transarabe reliant les installations d’Haditha et de Kirkouk au port de Banias. Long de près de 900 kilomètres et hors service depuis les bombardements américains de 2003, ce pipeline historique dispose d’une capacité théorique de 1,5 à 2 millions de barils par jour. Selon Youssef Qablawi, président-directeur général de la SPC, les études techniques préliminaires et la phase d’attribution des marchés doivent être finalisées sous trois mois, pour un coût de réhabilitation estimé à 2,8 milliards de dollars et des travaux s’échelonnant sur 36 mois maximum. Un consortium privé incluant le géant américain Chevron mène la faisabilité technique sous le haut patronage diplomatique de Washington.
L’administration américaine perçoit ce couloir syrien comme un double levier géopolitique. Un document confidentiel rédigé par l’émissaire américain Tom Barrack en avril 2026 souligne qu’un corridor pétrolier traversant la Syrie permettrait non seulement de court-circuiter le contrôle iranien sur Ormuz et l’influence russe en Méditerranée orientale, mais aussi de sceller l’intégration économique de la nouvelle Syrie post-Assad au bloc régional pro-occidental. C’est dans cette optique qu’en décembre 2025, le Congrès américain a formellement abrogé le Caesar Act, loi votée par le Congrès américain en 2019 sanctionnant la Syrie et les entreprises tierces commerçant avec elle, à la suite des révélations de torture du régime syrien par le lanceur d’alerte surnommé César. De plus, le rétablissement des connexions financières internationales via le réseau SWIFT a ouvert la voie à un plan d’investissement de 28 milliards de dollars promis par des consortiums du Golfe et des entreprises pétrolières et d’électricité américaines telles que Baker Hughes, Hunt Energy et ConocoPhillips.
Les nations européennes manifestent un intérêt tout aussi marqué. Lors d’un déplacement diplomatique à Damas en juillet 2026, le ministre français de l’Europe et des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, a officiellement qualifié la Syrie de « nouveau hub régional indispensable à la sécurité énergétique européenne ». Accompagné du PDG de TotalEnergies, Patrick Pouyanné, le ministre français a plaidé pour le développement d’infrastructures de transit sécurisées permettant d’exporter le pétrole irakien et le gaz d’Asie centrale vers les ports de la Méditerranée sans passer par les zones de chokepoints maritimes vulnérables.
Toutefois, cette montée en puissance du rôle de la Syrie suscite d’importantes réticences et se heurte à des défis sécuritaires majeurs. Pour l’Irak, dont l’État dépend à 90 % des revenus des hydrocarbures pour financer son budget national, l’alternative syrienne est une question de survie économique immédiate. En revanche, les agences de sécurité régionales soulignent que le trafic massif de camions-citernes traversant le désert syrien crée une couverture idéale pour la contrebande clandestine. Le 16 juillet 2026, le ministère syrien de l’Intérieur a intercepté une citerne en provenance d’Irak qui dissimulait un important chargement d’armements sophistiqués destinés aux milices pro-iraniennes au Liban, notamment le Hezbollah. De surcroît, la présence de cellules résiduelles de l’État islamique dans la Badiya syrienne et l’instabilité sécuritaire récurrente contraignent les majors pétrolières à subordonner leurs investissements lourds à des garanties de protection militaire internationale le long des tracés des pipelines.
Malgré ces contraintes, la relance des projets d’infrastructures d’exportation d’énergie terrestres réimpose la Syrie comme l’unique maillon géographique capable de relier le bassin golfe-mésopotamien au marché européen. Qu’il s’agisse de la relance de l’oléoduc Kirkouk-Banias ou des discussions autour d’un futur réseau d’interconnexion gazière avec la Turquie, Damas exploite la fermeture d’Ormuz pour troquer son isolement passé contre un rôle pivot dans la diplomatie énergétique mondiale.
