LA REVUE DEMOS

La stratégie “China+1” redéfinit-elle la mondialisation ?

La stratégie “China+1” marque-t-elle une simple diversification industrielle ou le début d’une remise en cause structurelle de la mondialisation ?
Depuis plus de dix ans, les multinationales déplacent une partie de leurs chaînes de valeur, c’est-à-dire l’ensemble des étapes qui créent la valeur d’un bien ou d’un service, hors de Chine, tout en maintenant une présence stratégique sur place ; par exemple, Apple assemble une part croissante de ses iPhones en Inde depuis 2017.

Le mouvement de diversification des chaînes de production hors de Chine s’est amorcé au tournant des années 2010, lorsqu’un symbole de l’industrie mondiale, Foxconn, principal sous-traitant d’Apple, a dû relever fortement les salaires, provoquant une hausse significative des coûts unitaires. Ce tournant marque le début d’une lente mais profonde reconfiguration de la géographie industrielle mondiale. La chronologie est claire : hausse des salaires chinois entre 2008 et 2012, pandémie de Covid-19 en 2020, afflux d’investissements directs étrangers (IDE) vers le Vietnam et l’Inde à partir de 2021, puis relance tarifaire américaine en 2024-2025. S’y ajoute une hausse du chômage des jeunes en Chine, dont une part croissante refuse les emplois d’usine, symbole d’un changement sociétal autant qu’économique.

Pour l’économiste néo-zélandais Peter Enderwick, spécialiste de la mondialisation et des stratégies des multinationales, cette réorientation s’inscrit dans la logique du « China+1 » : maintenir une présence en Chine tout en déplaçant une partie de la production vers d’autres pays afin de réduire la dépendance à l’économie chinoise, tout en continuant de profiter de son écosystème industriel dense et performant. Hanesbrands illustre ce partage en combinant usines automatisées chinoises et sites intensifs en travail au Vietnam et en Thaïlande. Enderwick identifie quatre moteurs principaux de cette stratégie : la hausse des coûts salariaux et sociaux, les incertitudes réglementaires, les politiques industrielles privilégiant les champions nationaux, et la volonté de limiter les risques politiques. À ces dynamiques internes s’ajoutent des pressions externes, notamment les mesures américaines contre Pékin : droits de douane, restrictions sur les semi-conducteurs et mesures sectorielles ciblées. En avril 2025, Donald Trump a franchi une nouvelle étape en annonçant les Liberation Day tariffs, imposant des taxes allant jusqu’à 145 % sur les produits chinois, contre 26 % pour l’Inde, 46 % pour le Vietnam et 24 % pour la Malaisie.

Les raisons ne tiennent pas seulement aux coûts et aux rivalités commerciales. Le ralentissement économique chinois, marqué par une faible demande intérieure et des surcapacités industrielles, a renforcé l’inquiétude des investisseurs. En 2023, la croissance du PIB chinois n’a atteint que 5,2 %, son rythme le plus bas depuis la pandémie. Les incertitudes réglementaires et les verrouillages liés à la politique « zéro Covid » ont aggravé la vulnérabilité des chaînes mondiales. La fermeture du port de Shanghai pendant 90 jours en 2022 a bloqué les exportations d’iPhones, d’automobiles et de semi-conducteurs, démontrant ainsi l’ampleur des risques.

Les pays d’Asie du Sud-Est et l’Inde se livrent une concurrence frontale pour capter ces flux. Une étude de 2024 classait le Vietnam en tête, devant l’Inde et la Malaisie, sur des critères incluant main-d’œuvre, infrastructures, IDE (investissements directs étrangers) et risques géopolitiques. En 2023, le Vietnam a enregistré plus de 36 milliards de dollars d’IDE, avec Samsung, Intel, Nvidia ou Amkor renforçant leur présence. Intel réalise dans son usine de Hô Chi Minh-Ville 60 à 70 % des opérations mondiales de test et d’assemblage de ses puces, tandis que Nvidia a annoncé deux centres d’IA en 2024. L’Inde mise sur la montée en puissance de son secteur des semi-conducteurs, avec un projet Foxconn-Vedanta et un investissement de 2,75 milliards de dollars de Micron au Gujarat, soutenu à 70 % par l’État fédéral et régional.

Les gouvernements asiatiques rivalisent d’incitations : zones spéciales au Cambodge, subventions fiscales en Inde, investissements portuaires en Thaïlande. Cette concurrence favorise une spécialisation régionale : textile au Bangladesh, électronique au Vietnam, automobile en Thaïlande, mais accentue la vulnérabilité face aux chocs politiques, comme le coup d’État en Birmanie en 2021. La promesse de salaires plus faibles ne suffit pas à compenser les contraintes. Le Vietnam ou l’Indonésie n’offrent pas encore la même capacité logistique, la même densité de fournisseurs ou la même maîtrise des standards de propriété intellectuelle que la Chine. Le coût de transfert des usines, l’apprentissage des nouvelles équipes locales et la multiplication des risques réglementaires peuvent annuler une partie des gains de compétitivité. Cette réalité explique pourquoi une large part des investissements se traduit par une duplication des capacités plutôt que par une substitution pure et simple.

Le China+1 n’est pas réservé aux firmes occidentales. Des entreprises chinoises déplacent aussi leurs activités vers l’ASEAN pour contourner les barrières tarifaires américaines. Certaines ont même délocalisé leur siège hors de Chine : Shein à Singapour, Pinduoduo en Irlande, afin de réduire la perception d’une origine chinoise trop marquée.L’avenir du phénomène China+1 s’inscrit moins dans une rupture que dans une recomposition des interdépendances mondiales. Pour Gina Raimondo, secrétaire américaine au Commerce, il ne s’agit pas de « découpler », mais de « dé-risquer » la relation avec Pékin. Ursula von der Leyen évoque, quant à elle, la nécessité de « réduire les dépendances critiques ». Comme le souligne Keyu Jin (LSE), « le véritable enjeu n’est pas la fuite des usines, mais la capacité de la Chine à façonner les standards technologiques du futur ».

Vous aimez lire nos décryptages ?

Soutenez-nous ! Parce que nous sommes un média :

Nos dernières Synthèses

De quelles manières l’État australien reconstruit-il son influence régionale à travers la question climatique ? 

Du 9 au 20 novembre 2026 aura lieu la « COP31 », ou conférence d’Antalya sur les changements climatiques. Ce sera l’occasion pour les 197 États parties à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC) de se réunir une nouvelle fois pour discuter et adopter les mesures jugées nécessaires pour tendre vers les objectifs fixés par les conventions internationales précédemment adoptées en la matière. Si cet événement s’inscrit dans la droite lignée des 30 Conférences des Parties...

La révolte des « cafards » en Inde : de la fuite des cerveaux à la contestation interne ? 

25 juillet 2025, New Delhi. Après sept semaines de manifestations, le ministre indien de l’Éducation, Dharmendra Pradhan, a annoncé sa démission dans la journée. Alors que le Premier ministre Narendra Modi assiste à la pire crise politique du pays depuis sa réélection en 2024, les membres du Parti des cafards savourent leur première victoire. Né sur les réseaux sociaux en mai 2026 et d’origine satirique, ce nouveau parti a rapidement rassemblé la génération Z. S’adressant en priorité aux jeunes diplômés,...

La rencontre Trump-Zelensky du 28 juillet annonce-t-elle un repositionnement stratégique des États-Unis en Ukraine ?

Le 28 juillet 2026, Volodymyr Zelensky, président de l’Ukraine, retrouve Donald Trump à la Maison-Blanche pour un entretien très attendu d’une heure, dans le Bureau ovale. Plus de quatre ans après le début de l’invasion russe de février 2022, et après une relation bilatérale longtemps marquée par la défiance, la rencontre a été qualifiée de « positive et productive » par la porte-parole de la Maison-Blanche. En février 2025, à peine un mois après son investiture, Donald Trump recevait déjà...

Comment les drones marins révolutionnent-ils la surveillance de la biodiversité dans les régions polaires ?

Dans les régions polaires, la révolution des drones marins ne tient pas seulement à l’absence d’équipage. Leur avantage est politique autant que scientifique : ils restent en mer durant des semaines, atteignent des zones dangereuses et répètent les mesures pour un coût logistique et environnemental inférieur à celui d’un navire. Échosondeurs, caméras, hydrophones et capteurs produisent ainsi des données plus continues sur les espèces et leur habitat. Mieux observer permet de fixer des quotas, de fermer une pêcherie, de délimiter...

Comment la gentrification à Mexico redéfinit-elle les enjeux migratoires du pays?

En 2024, la ville de Mexico a été classée par The Economist comme la 16e ville la plus chère au monde, devant des villes tout autant populaires et attirantes comme Milan et Washington D.C. Si cette hausse des prix pourrait signifier pour certains une redynamisation de la ville et une hausse de la qualité de vie, pour la classe moyenne mexicaine, cela implique de se confronter au déplacement et à la transformation de l’identité urbaine de Mexico. À partir de...

Dans quelle mesure la Syrie peut-elle devenir un acteur clé de la reconfiguration des routes énergétiques ? 

Le blocus du détroit d’Ormuz par l’Iran, déclenché en mars 2026 dans le sillage de l’escalade militaire avec les États-Unis, a brusquement privé les marchés mondiaux d’une artère où transitent habituellement 20 millions de barils par jour. Face à ce goulot d’étranglement naval et aux menaces houthistes persistantes en mer Rouge, Bagdad, Washington et plusieurs chancelleries européennes réorientent en urgence la cartographie énergétique régionale. Au centre de ce redéploiement logistique se trouve la Syrie. Depuis la chute du régime de...

Malgré l’ACEUM et l’accord de Turnberry, pourquoi Trump impose-t-il de nouveaux droits de douane au Canada et à l’UE ?

Voici ton texte corrigé, avec uniquement les fautes d’orthographe et de grammaire rectifiées, sans modification du sens ni ajout d’informations : Le 20 juillet 2026, Donald Trump a signé un décret imposant 50 % de droits de douane supplémentaires sur une série de produits canadiens, du vin au ciment en passant par les crosses de hockey, applicables dès le 19 août prochain. Quatre jours plus tard, le 24 juillet, entrait en vigueur un droit additionnel plafonnant à 10 % la...

L’Europe est-elle prête à affronter un monde d’extrême chaleurs ?

Alors que les flammes ont ravagé les forêts de Fontainebleau et de Gironde cet été, et après que l’Europe a connu les mois de juin et de juillet les plus chauds jamais enregistrés (article écrit le 6 août 2026), la question de sa préparation face aux vagues de chaleur extrême se pose de manière urgente. Sur tout le continent, les coûts humains et environnementaux liés à ces épisodes caniculaires se font sentir. En Espagne, douze personnes sont décédées en juillet...

Que reste-t-il de la “politique arabe” de la France ?

La « politique arabe » de la France désigne la part de sa politique étrangère orientée vers le monde arabe, compris comme un tout, du Maroc à la frontière irako-iranienne. Elle se caractérise par une volonté de nouer des relations de confiance particulièrement étroites, qui différencieraient la France des autres pays. Son point de départ se situe en 1967, lorsque le général de Gaulle, à rebours des autres pays occidentaux, condamne l’occupation des territoires palestiniens par les troupes israéliennes à...

Dans quelle mesure le cadre juridique international redessine-t-il les rapports de force géopolitiques autour de la reconstruction syrienne ?

Depuis la chute de Bachar el-Assad le 8 décembre 2024, la reconstruction syrienne est devenue un chantier où chaque levée de sanction ouvre un marché : Washington, l’ONU et l’UE démantèlent en parallèle, mais à des rythmes différents, l’architecture de sanctions bâtie depuis les années 2000. Côté américain, Washington abroge le 10 octobre 2025 le Caesar Act — en vigueur depuis 2020 — porté par le représentant Wilson avec l’appui de l’émissaire Thomas Barrack ; Rubio avait déjà révoqué en...