LA REVUE DEMOS

A quoi ressemble la quête de reconnaissance dans le monde littéraire ?

Lors d’une déambulation nocturne dans les rues parisiennes, en juillet, Diégane Latyr Faye, jeune écrivain prometteur d’origine sénégalaise, aperçoit à travers les vitres d’un bar une autrice dont il admire les œuvres : Siga D, connue pour sa littérature jugée subversive par des lecteurs conservateurs. Il va à sa rencontre. Les deux passent une soirée qui permet à Diégane d’accéder au seul exemplaire du Labyrinthe de l’inhumain, une œuvre parue en 1938 par un auteur du nom de T.C. Elimane, surnommé le « Rimbaud nègre » par la presse.

L’histoire de T.C. Elimane dans le monde littéraire est celle d’un écrivain tombé en disgrâce. Cette chute résulte d’un scandale de plagiat et d’une condamnation sans appel par les critiques littéraires français, qui avaient d’abord salué Le Labyrinthe de l’inhumain.

Cette polémique poursuit l’œuvre jusqu’à l’arrêt définitif de toute réédition au milieu des années 1970 et son effacement à la fois de l’histoire littéraire et de la mémoire collective, ce qui confère à cet exemplaire unique toute sa valeur. Quand Diégane parvient à l’obtenir, le livre devient un point d’ancrage. Il structure son parcours littéraire et lui rappelle à chaque instant que la reconnaissance littéraire se construit entre rêve, illusion et parfois malédiction. Tel est le début d’une histoire imbriquée parmi tant d’autres derrière le roman labyrinthique de Mohamed Mbougar Sarr : La Plus secrète mémoire des hommes, publié en 2021.

Diégane est venu poursuivre ses études en France dans les années 2010. Autour de lui gravite un cercle de jeunes écrivains venus de la République démocratique du Congo, du Cameroun et de la Guinée, installés à Paris. Leurs trajectoires se croisent dans les cafés, les appartements et les nuits de la capitale. Tous poursuivent le même horizon : devenir écrivain. Chacun nourrit une idée différente de la gloire, mais ils découvrent le prix à payer pour l’atteindre. Pour Diégane, l’écriture reste rarement dissociée de la reconnaissance. Après la publication d’Anatomie du vide, peu après son arrivée en France, son premier roman est accueilli plus froidement qu’il ne l’avait espéré, mais suffisamment pour attirer sur lui les premiers regards.  

Naît alors une ambition plus nette : il ne s’agit plus seulement d’écrire, mais d’écrire une œuvre qui compte, qui s’impose et qui demeure. Il aspire désormais à cette forme de consécration qui dépasse le simple succès : entrer dans la postérité littéraire. Il réalise toutefois que la gloire littéraire ne se conquiert pas. Elle dépend d’attentes implicites et du regard d’institutions occidentales, plus précisément françaises, qui consacrent et disqualifient.

Mbougar Sarr met en lumière cette tension dans le roman à travers plusieurs générations d’écrivains. Il montre que l’écrivain n’est pas seulement attendu comme tel, mais comme « écrivain africain », celui qui raconte uniquement l’exotisme du continent par une écriture folklorique. Ses thèmes, ses récits, sa langue semblent devoir répondre à une certaine image façonnée par le regard du « Colonisateur au Colonisé ».

Écrire devient alors un exercice d’équilibre : rester fidèle à soi-même et aborder les thématiques de son choix, ou correspondre à ce que les critiques littéraires attendent pour être reconnu.

T.C. Elimane voulait dépasser cette image assignée et il fut sanctionné. Le plagiat dont il est accusé n’est en réalité qu’une inspiration assumée tirée de plusieurs œuvres de la littérature occidentale pour écrire Le Labyrinthe de l’inhumain. Pour lui, même les plus grands écrivains s’inscrivent dans l’héritage littéraire qui les précède. Mbougar Sarr montre que les accusations contre T.C. Elimane n’étaient qu’une porte d’entrée pour les critiques littéraires français, qui ne voulaient pas admettre qu’un livre d’une telle qualité ait été écrit par un jeune venu du Sénégal, encore sous colonisation dans les années 1930.

Dans le cercle d’amis de jeunes écrivains, Musimbwa compte parmi les plus proches de Diégane. Leurs échanges révèlent une autre réalité plus contemporaine. Ils reconnaissent la domination du champ littéraire occidental, mais aussi les contraintes du champ littéraire africain et son lectorat. Le lectorat africain reste attaché à certaines attentes et à des représentations figées de la vocation d’écrivain issu du continent. Pour ce lectorat, la nouvelle génération doit être le porte-voix des souffrances du continent, comme l’ont été les écrivains du XXe siècle tels que Léopold Sédar Senghor et Ousmane Sembène.

Face à cette double contrainte, se conformer aux attentes du champ littéraire occidental et à celles du lectorat africain, l’histoire de T.C. Elimane et Le Labyrinthe de l’inhumain agissent comme révélateurs des conséquences possibles de la quête de reconnaissance : devenir des figures tragiques de la littérature africaine. Musimbwa finit par quitter la France et s’installer dans son pays natal, en République démocratique du Congo. Pour lui, il n’est plus question de chercher la reconnaissance, mais de partir pour construire quelque chose de nouveau, à sa manière. Diégane, quant à lui, comprend que ni la voie de la reconnaissance ni celle du retrait ne lui paraissent des réponses suffisantes. L’histoire d’Elimane agit comme une mise en garde, la décision de Musimbwa comme une rupture possible. Il cherche sa voie entre plusieurs options. Il retient qu’au-delà des consécrations, il ne restera finalement qu’une chose : un écrivain seul face à son œuvre.

La Plus secrète mémoire des hommes de Mohamed Mbougar Sarr est résumé par certains lecteurs comme « la critique de la critique ».

On pourrait aussi y voir, dans l’accueil favorable accordé au roman et son Goncourt, une lecture très actuelle de la place des écrivains africains dans le champ littéraire occidental, montrant un regard plus ouvert et évolué.

Si certaines barrières tendent à s’ouvrir du côté occidental, d’autres persistent au sein du lectorat africain, comme l’a montré l’accueil controversé du troisième roman de l’auteur, De purs hommes, publié en 2018. Dans ce roman, il présente un miroir peu complaisant de la société sénégalaise face à son rejet de l’homosexualité. Le roman est donc vu comme un affront aux mœurs de cette société, d’où la controverse. 

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