Dans ses costumes de marque, Bateman est l’incarnation du golden boy américain, obsédé par son apparence et sa réussite. Il représente une sorte de « modèle de perfection que l’on admire sans jamais savoir qui il est réellement ». Pourtant, cette volonté de contrôle masque un personnage profondément tourmenté. La moindre comparaison de sa carte de visite avec celles de ses collègues ou la difficulté à obtenir une réservation dans un restaurant huppé créent chez lui un mal-être profond. La nuit, Bateman dirige sa frustration contre ceux qu’il considère comme inférieurs. Il assassine des sans-abris, des femmes et certains de ses propres collègues. Une violence qui fait scandale et qui conduit les premiers éditeurs à annuler le roman avant sa parution.
Tim Squirrell, chercheur à l’Institute for Strategic Dialogue, explique que cette violence traduit « un vide existentiel typique du capitalisme ». Un aspect que les communautés masculinistes ont totalement ignoré en se réappropriant le personnage. Selon l’historienne Christine Bard, le masculinisme se définit comme un mouvement de défense des intérêts des hommes : leur identité et leur place dans la société seraient en crise en raison des femmes et de leur volonté d’émancipation. Ces mouvements ont ainsi réduit Bateman à l’image d’un homme impassible. Cette lecture a contribué à faire du personnage une figure centrale du concept de « sigma mâle ». Le terme, popularisé au début des années 2010 par le suprémaciste blanc Théodore Robert Beale (connu sous le pseudonyme de Vox Day), désigne un nouveau type de masculinité. Celui-ci repose sur l’idée d’un homme solitaire et centré sur lui-même, volontairement à l’écart des relations avec les femmes. Un modèle auquel Bateman s’intègre parfaitement puisque son détachement et sa froideur correspondent aux qualités valorisées par ces communautés.
Au-delà de la réappropriation, une véritable culture masculiniste s’est développée plus récemment autour de l’œuvre, élevant Patrick Bateman au rang de modèle à imiter. Cette image est portée par des montages, majoritairement diffusés sur les réseaux sociaux, qui compilent des scènes du film avec de la musique (dits des « édits »). Ces contenus tendent à esthétiser Bateman et sa violence. Des vidéos TikTok présentées comme des tutoriels pour atteindre son état d’esprit recommandent, par exemple, aux hommes de maîtriser leurs émotions, considérées comme susceptibles de « trahir des faiblesses ». Elles insistent également sur le soin qui doit être accordé à l’apparence, affirmant que « la façon dont on se présente détermine la manière dont on est traité ». Cette injonction au contrôle de soi et au soin du corps constitue un pilier des doctrines masculinistes. La beauté, considérée comme déterminant la valeur d’un individu, devient une preuve supposée de supériorité. La discipline de Bateman rejoint donc précisément les codes mis en avant par ces mouvements. Le hashtag #PatrickBateman cumule en 2026 plus de 650 000 publications sur Instagram et TikTok, tandis que le seul mot-clé sigma atteignait déjà les 13 milliards en 2023.
Tim Squirrell met en garde contre les pratiques et les valeurs promues par ces communautés, qui promettent la réussite personnelle et l’épanouissement. Selon lui, cette culture et ces injonctions peuvent conduire certains hommes désabusés à se radicaliser au sein de communautés suprémacistes ou incel, terme issu de la contraction de « involontaires » et « célibataires ». Des groupes connus pour « leur agressivité » et dont « la misogynie est l’élément fédérateur ». L’adaptation au cinéma en 2000 a, elle aussi, largement participé à ce phénomène. La performance de Christian Bale et l’esthétique du film sont devenues particulièrement populaires sur les réseaux sociaux, éclipsant le propos critique sur le vide d’une telle existence. La réalisatrice Mary Harron elle-même confie qu’elle percevait le personnage comme étant ridicule et qu’elle n’aurait « jamais imaginé que le film serait adopté par les traders de Wall Street ». Avec sa coscénariste Guinevere Turner, elles avaient écrit le film comme « une satire de la masculinité toxique ». Cette réutilisation d’American Psycho par les communautés masculinistes repose donc sur un contresens profond, loin de l’intention originelle de son auteur et de sa réalisatrice. D’autant plus qu’en dépit de la discipline et de la virilité érigées en modèle, Bateman est un personnage qui demeure incapable de s’épanouir et de trouver un sens véritable à son existence.