Un État sans territoire contesté, sans armée opérationnelle, sans reconnaissance internationale, peut-il exister ? Le 1er avril 1998, les poètes lituaniens Romas Lileikis et Tomas Čepaitis répondent oui en proclamant la République d’Užupis dans un quartier délabré de Vilnius. Ils dotent leur micronation d’une constitution, d’un drapeau, d’une monnaie et d’une armée symbolique d’environ onze hommes. Cette expérience démontre qu’un État peut se fonder non sur la force ou la légitimité juridique, mais sur trois ressources proprement artistiques : l’art comme mode de gouvernement, l’utopie comme programme politique, l’humour comme outil critique.
L’art redéfinit ici la notion même de pouvoir. Lileikis, président à vie depuis 1998, n’est ni juriste ni militaire : il est poète, musicien et réalisateur. Dans un État moderne, le pouvoir appartient à ceux qui détiennent la force ou le capital, qu’il soit politique, économique, militaire ou symbolique. À Užupis, il appartient structurellement à ceux qui créent. Le quartier, 0,6 km² dans un méandre de la Vilnelė, comptait environ 7 000 habitants dont près de 1 000 artistes au moment de la fondation. Ce n’est pas une métaphore : les institutions de la République sont physiquement installées dans un café, l’Užupio kavinė, et non dans un bâtiment administratif. L’Incubateur d’art d’Užupis, premier du genre dans les pays baltes, sert de véritable chambre législative informelle où les pratiques culturelles précèdent les décisions collectives. Le quartier exclut délibérément cybercafés, centres commerciaux et institutions gouvernementales lituaniennes, affirmant l’opposition du quartier à toute infrastructure marchande.
L’utopie, second pilier du laboratoire, s’incarne dans la Constitution rédigée en 1998, gravée sur des plaques métalliques rue Paupio et traduite en quarante-deux langues à la date de mai 2024. Ses 39 articles construisent un programme politique radicalement différent des constitutions classiques. L’article 2 garantit l’eau chaude et le chauffage hivernal, ancrant le texte dans les besoins matériels réels du quartier, longtemps laissé à l’abandon par les autorités soviétiques après la destruction de sa communauté juive durant l’Holocauste et le rasage du vieux cimetière juif dans les années 1960. Mais la Constitution va bien au-delà. L’article 1 accorde à la rivière Vilnelė le droit de couler près des habitants et l’article 12 reconnaît au chien le droit d’être un chien. En élargissant la notion de sujet de droit à la rivière et à l’animal, Užupis ne produit pas de l’absurde : il démontre que toute constitution repose sur des choix arbitraires quant à ce qui mérite protection. Pourquoi le droit de propriété est-il inscrit et non celui d’être insignifiant, que garantit l’article 9 ? Cette Constitution transforme l’utopie en révélateur des impensés du droit ordinaire.
C’est l’humour qui rend cette critique opérante sans la rendre menaçante. Le choix du 1er avril comme date de fête nationale est l’acte politique fondateur. En rendant indécidable la frontière entre sérieux et dérision, Užupis se dérobe à toute réfutation. On ne peut pas accuser d’illégitimité une République qui proclame elle-même ne pas se prendre au sérieux, ni la réduire à une plaisanterie quand ses articles interrogent des droits fondamentaux réels. Cette ambiguïté est une stratégie. Les articles 16 et 17, qui garantissent respectivement le droit d’être heureux et le droit d’être malheureux, parodient la rhétorique constitutionnelle du bonheur tout en posant une question sérieuse : pourquoi un État prescrit-il des émotions ? Les trois devises de la République, « Ne te bats pas », « Ne gagne pas », « N’abandonne jamais », appliquent la même logique au registre géopolitique, refusant à la fois la guerre et la capitulation.
La diplomatie de la République confirme l’efficacité du dispositif. Le 14e Dalaï-Lama reçoit la citoyenneté honorifique et inaugure la place du Tibet le 12 septembre 2018. En septembre de la même année, le pape François bénit une version latine de la Constitution lors de sa visite à Vilnius, texte officiellement dévoilé le jour de la Saint-François, le 4 octobre. L’institution la plus hiérarchique du monde valide ainsi le texte d’une République proclamée le jour des farces : l’humour a obtenu ce que la revendication politique frontale n’aurait jamais obtenu. En 2019, une annexe constitutionnelle reconnaît à toute intelligence artificielle le droit de croire en la bonne volonté de l’humanité, faisant d’Užupis la première République au monde à légiférer sur l’IA. Plusieurs centaines d’ambassadeurs sont nommés à travers le monde, dont un « ambassadeur parmi les colibris » et un « ambassadeur pour siffler dans les rues », réduisant la diplomatie à sa seule dimension humaine et symbolique. Artūras Zuokas, ancien maire de Vilnius, participe régulièrement aux célébrations de la République : la fiction politique a fini par contaminer l’institution réelle.
Ce que démontre Užupis est précis. Un État n’existe pas parce qu’il dispose d’un territoire ou d’une armée, comme le reconnaît le droit international, mais parce qu’une communauté croit collectivement en ses symboles et en ses textes. En faisant de l’art son mode de gouvernement, de l’utopie son programme et de l’humour son outil critique, la République d’Užupis ne parodie pas l’État. Elle en révèle, par contraste, la mécanique fictionnelle que les États modernes préfèrent dissimuler.
