LA REVUE DEMOS

Comment la série Game of Thrones met-elle en scène des théories de philosophie politique ?

Et si le phénomène mondial Game of Thrones (GoT), souvent perçu comme une simple série de divertissement, renfermait un ensemble d’éléments philosophiques concernant la nature du pouvoir ? En mettant en scène un univers médiéval et fantastique où des clans familiaux s’affrontent pour la conquête, la survie ou l’accession au trône de fer — symbole du pouvoir —, la série confronte une diversité d’approches politiques. Dans ce monde instable, marqué par la faiblesse de l’autorité centrale, l’univers apparaît comme un microcosme féodal : la loi du plus fort domine et le pouvoir royal se heurte en permanence à des pouvoirs locaux qui en contestent la légitimité.

À travers les différentes familles, on retrouve différentes approches du gouvernement. Chez les Stark, incarnés par Ned Stark, le gouvernement doit être moral, même si cela est coûteux. Comme pour le philosophe Érasme, ce sont les fondements moraux, l’honneur, la justice, la confiance et la loyauté qui légitiment les chefs d’État. La morale prime sur l’efficacité, mais, dans un monde instable et violent, la morale est un luxe. C’est ainsi que préférer la morale et l’honneur aux vices condamne Ned Stark à mort.

Certaines familles adoptent une approche pragmatique, à l’instar du philosophe Nicolas Machiavel, considérant que le pouvoir doit avant tout chercher à se conserver, faisant de ce dernier un appareil froid et amoral. C’est ce qu’incarne la famille Lannister avec Tywin, qui fait reposer son pouvoir sur la force, la peur, la persuasion, le calcul et le mensonge. Selon cette approche, la stabilité du pouvoir, l’ordre et l’efficacité recherchés par l’État justifient tous les moyens, bons comme mauvais.

Au sein de cet univers, on perçoit des réflexions quant à la légitimité du pouvoir, faisant écho aux analyses du sociologue Max Weber. Pour ce dernier, toute autorité doit créer un consentement à l’obéissance, c’est-à-dire légitimer son autorité. Il distingue ainsi trois formes de légitimité, notamment celle traditionnelle, selon laquelle le pouvoir est légitime car il repose sur la continuité, les coutumes, la tradition et l’héritage. Dans la série, cette forme de légitimité s’incarne chez les Baratheon, dont l’autorité découle de leur ancienneté et de leur lignée. Le trône de fer — et les monarchies de notre monde — symbolise cette idée : on gouverne car on est l’héritier d’une dynastie reconnue. Cette source de légitimité, selon Weber, apporte une continuité politique, une vision sur le long terme et une certaine cohésion sociale entretenue par des valeurs communes incarnées par le chef. La légitimité par la tradition réduit ainsi les conflits liés à la conquête du pouvoir. Mais lorsque le descendant d’une lignée se conduit en despote, à l’image de Joffrey — qui n’est pas un Baratheon mais est perçu comme tel —, la légitimité traditionnelle rencontre ses limites.

Selon Weber, le pouvoir peut aussi se justifier par le charisme du chef. Dans ce cas, le pouvoir s’incarne à travers une personne à laquelle les gouvernés prêtent des qualités d’exception. Dans l’univers du trône de fer, Daenerys incarne cette autorité justifiée par son charisme, autant que Napoléon ou De Gaulle dans notre monde. Daenerys personnifie son pouvoir et obtient le consentement des gouvernés par le fait qu’elle est la « mère des dragons », la libératrice des esclaves et qu’elle incarne la promesse d’une révolution sociétale. Selon cette logique, le pouvoir est fondé sur une personnalité spectaculaire incarnant une certaine aura. Dans ce cadre, l’obéissance se fait envers la personne et non envers l’institution qu’elle incarne. Mais lorsque le pouvoir repose sur le charisme du chef, il devient, par nature, temporaire, tels Napoléon et De Gaulle qui perdirent leurs soutiens. Si le pouvoir charismatique peut s’éroder et devenir fragile, il peut aussi se transformer en dérive autoritaire. Dans la série, Daenerys pense incarner un idéal universel de justice et en vient à imposer progressivement son paradigme jusqu’à être corrompue par le pouvoir. Tel était l’avertissement du philosophe Montesquieu : le pouvoir, par sa nature même, corrompt. Affirmant qu’« il est une expérience éternelle que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser », il faut alors que « le pouvoir arrête le pouvoir », c’est-à-dire que le pouvoir s’institutionnalise et se divise en différentes formes — exécutive, législative et judiciaire — afin de protéger le peuple des dérives autoritaires et arbitraires.

Weber observe enfin une dernière forme de légitimité du pouvoir : la légitimité légale-rationnelle. Celle-ci repose sur le caractère institutionnel et légal de l’exercice du pouvoir. Par exemple, le président de la République est légitime car il est élu légalement, faisant de sa fonction la source de son autorité. En dehors de sa fonction, il est dépourvu d’autorité. À la fin de la série, après moult conflits et crises politiques, les puissants des royaumes se tournent vers le vote pour désigner celui qui sera à même de s’asseoir sur le trône de fer. Bran Stark, élu, incarne cette forme de légitimité, promesse de stabilité. Mais ce modèle reste fragile dans un monde où l’État est peu développé ; il s’incarne davantage lorsque la violence est bannie du champ politique et que des institutions solides et administratives permettent l’entretien de cette forme de légitimité.

La série transmet aussi, à travers la figure de Jon Snow, la vieille conception du meilleur gouvernement pensée par Platon. Pour ce dernier, le pouvoir doit être confié aux philosophes-rois, c’est-à-dire aux hommes sages ne voulant ni du pouvoir ni des honneurs. Si Jon Snow n’est pas un philosophe, son refus des louanges et sa ligne de conduite le conduisent à prendre les décisions nécessaires, même lorsqu’elles dégradent son image. C’est la raison pour laquelle Platon entend confier le pouvoir à ceux qui n’en veulent pas, afin qu’ils agissent, tels Jon Snow, par sens du devoir.

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