« Le malheur assumé mène au paradis ». C’est par cette phrase que l’écrivain Yasmina Khadra, de son vrai nom Mohammed Moulessehoul, introduit son roman Les Vertueux dans un incipit marquant.
Né dans une grande pauvreté au sein d’un douar en Algérie géré de manière féodale au début du XXe siècle, le narrateur Yacine, encore jeune homme, incarne cette maxime et est contraint par un caïd de partir au front lors de la Première Guerre mondiale à la place de son fils, en contrepartie de la promesse d’une ferme pour ses parents. Il appréhende ainsi le « mektoub », un terme qui renvoie en arabe classique à la destinée.
Le décor des campagnes algériennes laisse alors la place aux tranchées de la Première Guerre mondiale, où Yacine subit une crise identitaire double : par la perte de son prénom, remplacé par celui de Hamza, le fils du caïd, et, plus profondément, par la dépossession de son humanité, transfigurée par l’horreur des combats : « Ce ne fut pas seulement mon baptême de sang, ce fut ma vraie naissance au monde moderne – le monde vrai, cruel, fauve et impitoyable ».
À l’issue de cet épisode, Yasmina Khadra illustre comment la perte d’identité personnelle de Yacine s’étend à l’ensemble de ses compagnons « Turcos », dénomination donnée aux régiments de tirailleurs majoritairement algériens de l’armée française pendant la campagne de Crimée.
« Est-ce que l’on se souviendra de nous ? » La quête d’identité se transforme alors en quête de mémoire. La vertu trouve une résonance particulière et devient le dénominateur commun des Turcos face à la peur de l’oubli : « Si nous avons été égaux dans le martyre, l’Histoire ne retiendra que les héros qui l’arrangent. »
De retour dans son pays, le paradis promis à Yacine n’est plus. Au contraire, le narrateur fait face à l’injustice et doit vivre une série d’aventures dramatiques.
Abandonné et anonymisé au sein d’une Algérie fracturée où chaque tribu se bat pour un territoire, Yacine garde pourtant espoir. Il traverse une série d’épreuves dans le but de retrouver sa famille, ses racines et son identité. À travers cette histoire, l’auteur retrace comment la notion de nation est apparue en Algérie et s’est construite dans un contexte d’après-guerre.
Le récit dépeint un personnage sur lequel le sort s’acharne, mais qui continue à s’accrocher. Le paradis évoqué par la maxime introductive du roman n’est pas une destination immédiate, mais le terme d’un long chemin de croix représenté par l’errance.
Un paradoxe survient : alors que Yacine est dépouillé de tout, c’est pourtant à travers le miroir de l’altérité qu’il parvient à se reconstruire. L’auteur illustre ce cheminement à travers une amitié oxymorique, née de la différence : « Rien ne nous prédestinait à devenir amis, Sid Tami et moi. Il venait de la ville, je venais d’une enclave perdue. Il buvait du vin et adorait plastronner, j’étais pieux et effacé. »
Les Vertueux dépasse ainsi la simple fresque historique et devient une véritable ascèse philosophique où Yacine grandit en apprenant à se délier de son passé et à accepter sa destinée : « Amir venait de rencontrer cet être cher qui lui manquait. Il avait trouvé la paix intérieure et accédé à la plénitude. J’étais content pour lui, et triste pour moi. Le feuilleton de notre camaraderie était terminé. »
Tout au long de son errance, la dimension onirique de l’œuvre apparaît comme un remède pour Yacine. Kenadsa, village natal de l’auteur et véritable eldorado du personnage, s’impose comme « un havre de quiétude et de recueillement, une oasis sacrée où l’âme et le cœur ne font qu’un ».
C’est intrinsèquement l’amour qui rend possible ce cheminement vers l’ataraxie. Cet amour s’incarne alors pour Yacine dans un lieu, mais surtout dans un visage : celui de sa femme, rencontrée au détour d’une aventure bouleversante : « Nulle part je ne me suis senti plus humain et pleinement en paix avec moi-même qu’à Kenadsa, auprès de ce petit bonheur aux yeux immenses qui me consolait de mes absents. »
Yasmina Khadra explique ce parti pris lors d’un dialogue en librairie : « Le rire des femmes a dominé la polyphonie des armes. » L’auteur renoue ainsi avec une conception antique de l’amour, envisagé non comme une passion ineffable, mais plutôt comme une absence de trouble et de tourment intérieur.
Dans son épigraphe, Yasmina Khadra écrit : « À ma mère, qui ne savait ni lire ni écrire. » On comprend alors que Yacine est habité par l’âme de cette figure maternelle. La candeur apparente du narrateur ne relève pas de la naïveté, mais plutôt d’une piété profonde. Cette piété trouve son expression dans les sept marches du Manuscrit des Anciens, un texte de sagesse initiatique transmis à Yacine par un inconnu pieux au milieu de son errance : l’amour, la compassion, le partage, la gratitude, la patience et le courage d’être soi.
« Tu n’en as cité que six », rétorque alors Yacine, impatient de connaître l’ensemble des étapes afin d’accéder au Salut et d’accomplir sa quête d’identité. Là réside le cœur du roman : ce n’est qu’au terme de son épopée que le personnage accède à la 7e marche, celle du pardon. « Oui, j’ai tout pardonné. Et c’est beaucoup mieux ainsi. »
