LA REVUE DEMOS

Comment le film Hamnet revalorise-t-il les savoirs, les corps et les expériences féminines ?

Réalisé par Chloé Zhao et adapté du roman de Maggie O’Farrell (2020), Hamnet s’inscrit dans une relecture historiographique de l’Angleterre élisabéthaine en déplaçant le centre de gravité narratif vers Agnes Shakespeare (de son vrai nom Anne Hathaway), femme du célèbre dramaturge William Shakespeare.

La narration se construit autour de la mort de Hamnet Shakespeare en 1596 à Stratford-upon-Avon, événement biographique qui éclaire en filigrane les possibles résonances entre l’expérience intime du dramaturge et son œuvre. Ce choix permet à la réalisatrice d’interroger les conditions de visibilité des savoirs, des corps et des expériences féminines, et s’inscrit dans une relecture des structures patriarcales de l’époque, caractérisées par l’exclusion des femmes des institutions savantes et de la sphère publique.

La revalorisation des savoirs féminins repose sur leur inscription dans des pratiques empiriques fondées sur l’expérience et l’observation. Historiquement, ces connaissances étaient marginalisées par les institutions savantes dominées par les hommes. Dans Caliban and the Witch (2004), Silvia Federici montre que les XVIe et XVIIe siècles correspondent à une phase de délégitimation des savoirs féminins liés au corps et à la nature, dans le cadre d’un processus plus large de contrôle social des corps et de la reproduction accompagnant l’émergence du capitalisme. Le film s’inscrit dans cette perspective en construisant Agnes comme détentrice d’un savoir fondé sur l’observation et l’expérience, en dehors des formes institutionnalisées de transmission écrite. Chloé Zhao filme une véritable connexion entre le personnage et la nature, comme en témoignent les scènes où l’on voit Agnès accoucher seule au milieu de la forêt ou préparer des remèdes à base de plantes. La mise en scène privilégie une matérialité des gestes et des pratiques, rendant visible une forme de connaissance située, historiquement disqualifiée.

Dans le prolongement de cette inscription des savoirs féminins dans des pratiques empiriques, le film met en évidence le rôle structurant de l’environnement dans leur élaboration. La nature apparaît comme un espace actif au sein duquel ces savoirs prennent forme et se transmettent. À travers le personnage d’Agnès, dont les gestes (cueillette, manipulation des plantes, préparation de remèdes) sont filmés dans leur matérialité, Hamnet donne à voir une connaissance indissociable de son milieu d’exercice. La mise en scène privilégie des espaces ouverts, des lumières naturelles et une attention aux rythmes du vivant, inscrivant ces pratiques dans une temporalité organique. Les jardins, la forêt ou les abords de la maison ne relèvent pas d’une simple fonction décorative, mais deviennent des lieux de légitimité du savoir, en marge des cadres institutionnels. Cette spatialisation prolonge la marginalisation évoquée précédemment en l’inscrivant dans une opposition entre espaces de savoir : d’un côté, des lieux situés, incarnés et informels ; de l’autre, des espaces urbains et savants, largement absents de l’image mais associés à une autorité masculine. Le film participe ainsi à une reconfiguration des hiérarchies épistémologiques, en restituant aux savoirs empiriques une cohérence et une valeur propres.

Dans Hamnet, la revalorisation des savoirs féminins s’accompagne d’une réinscription des corps au centre de l’expérience narrative, en rupture avec les normes qui ont historiquement conditionné les modalités de leur reconnaissance. Dans Bodies That Matter, Judith Butler montre que les cadres normatifs ne se contentent pas de réguler la visibilité des corps, mais produisent les conditions de leur intelligibilité, définissant ceux qui peuvent être reconnus comme pleinement légitimes. Le film met en tension ces normes en accordant une place centrale au corps d’Agnès, notamment dans les séquences de l’accouchement et du deuil, où la caméra s’attarde sur la matérialité des gestes : caresser les cheveux de l’enfant mort, préparer son corps, éprouver physiquement la perte. Par des plans rapprochés et une temporalité étirée, la mise en scène refuse toute idéalisation et donne à voir un corps traversé par l’expérience du chagrin. Ce faisant, elle ne se contente pas de rendre visible un corps féminin marginalisé, mais en reconfigure les conditions de reconnaissance en le constituant comme lieu d’expérience légitime. Cette approche peut être rapprochée des analyses proposées par Barbara Duden dans The Woman Beneath the Skin : elle met en évidence, à partir des récits de patientes du XVIIIe siècle, une appréhension du corps féminin profondément située, fondée sur l’expérience vécue et les modes d’expression propres à leur contexte historique. Loin d’un corps objectivé par des catégories médicales stabilisées, ces femmes décrivent leurs états corporels à travers un langage sensible, souvent métaphorique, qui témoigne d’un rapport au corps irréductible aux cadres médicaux modernes. Sans prétendre à une restitution historique stricte, le film propose une reconstitution sensible d’une expérience corporelle située, largement absente des archives écrites, et confère une visibilité et une légitimité nouvelles au vécu corporel féminin.

Hamnet ne se limite pas à proposer une relecture d’un épisode attesté de l’histoire shakespearienne, mais élabore, à partir de ce point d’ancrage, une fiction qui interroge les conditions d’intelligibilité des savoirs et des expériences féminines. En articulant pratiques empiriques, inscription spatiale et expérience corporelle, le film met en lumière des formes de connaissance historiquement marginalisées, tout en soulignant les mécanismes de leur invisibilisation. Cette démarche ne relève pas d’une restitution fidèle du passé, mais d’une reconstruction sensible qui mobilise les ressources de la fiction pour rendre perceptibles des expériences largement absentes des archives.

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