LA REVUE DEMOS

Comment le film Moi, Daniel Blake de Ken Loach critique-t-il le néolibéralisme ?

Daniel Blake n’a jamais demandé un centime à l’État de sa vie. Menuisier de 59 ans installé à Newcastle, il subit une crise cardiaque qui met fin brutalement à sa carrière. Ses médecins lui interdisent de reprendre le travail. Pourtant, l’organisme mandaté par le gouvernement britannique pour évaluer son aptitude, une société privée sous-traitante, le déclare apte. Il se voit refuser l’Employment and Support Allowance (ESA), prestation destinée aux personnes incapables de travailler, et se retrouve renvoyé vers le Jobcentre Plus, contraint de prouver qu’il cherche activement un emploi 35 heures par semaine.

 Paradoxe : son état de santé l’empêche d’occuper le moindre poste, mais l’administration l’oblige à en chercher un. C’est sur cette contradiction que Ken Loach bâtit son film, Palme d’or 2016 à Cannes. Ce que le cinéaste met en scène n’est pas un accident administratif isolé. Il expose le fonctionnement ordinaire d’un État reconfiguré par trente ans de politiques néolibérales.

L’ESA, introduite en 2008 pour remplacer l’Incapacity Benefit, jugé politiquement trop permissif, marque un tournant symbolique. Le changement de nom est programmatique : là où l’ancien dispositif reconnaissait une incapacité, le nouveau met l’accent sur le retour à l’emploi. Au moment de son lancement, près des deux tiers des demandes étaient rejetées. Cela illustre  bien la transformation idéologique d’une assistance qui n’est plus fondée sur la vulnérabilité des travailleurs, mais sur un mécanisme conditionné à leur employabilité. L’évaluation médicale, le Work Capability Assessment illustre cette logique, confiée à des prestataires privés rémunérés à la tâche, qui appliquent un questionnaire standardisé indifférent aux avis des médecins traitants. Des enquêtes ont documenté les scandales révélés à partir de 2014 : des centaines de personnes sont décédées peu après avoir été déclarées aptes au travail ou en plein recours contre cette décision. Loach filme cette réalité dans sa scène d’ouverture, Daniel face à une employée qui récite mécaniquement son formulaire, sans pouvoir ni volonté d’en sortir.

Derrière cette scène se dessine une architecture administrative délibérément morcelée. Le Jobcentre Plus est une institution hybride, née d’une fusion entre services d’indemnisation et agences pour l’emploi, qui délègue vers des opérateurs privés de formation, d’évaluation et d’accompagnement. Chaque acteur n’accomplit qu’un fragment de la chaîne. Personne ne dispose d’une vision d’ensemble ni du pouvoir de statuer sur les cas atypiques. Des travaux sur les services publics de l’emploi décrivent une « déprofessionnalisation latente » : les conseillers perdent leur autonomie de jugement au profit de grilles standardisées, tandis que le vrai décideur reste inaccessible, tapi dans un centre d’appels sans visage. Daniel appelle, attend plus d’une heure, ne résout rien. Il se présente physiquement au guichet : on lui explique qu’il doit d’abord s’inscrire en ligne pour obtenir un rendez-vous. Ce que Loach filme n’est pas la mauvaise volonté individuelle  de quelques agents mais la rationalité même du système, qui fabrique de l’exclusion de façon mécanique, autour de procédures plutôt que de personnes.

La numérisation aggrave cet engrenage. L’artisan n’a jamais eu besoin d’un ordinateur pour exercer son métier ni remplir ses obligations civiques. Son incapacité à naviguer sur les portails administratifs n’est pas un manque d’effort personnel mais le reflet d’un désajustement entre les normes du service public et les mondes sociaux qu’il est censé protéger. La dématérialisation des organismes de protection sociale, présentée comme modernisation,  a souvent permis de réduire les effectifs. En France, le non-remplacement de milliers d’agents de la Sécurité sociale au début des années 2010 n’a été rendu possible que grâce à la généralisation des plateformes numériques. Des études montrent que la complexité de ces outils constitue un motif réel de non-recours aux droits. Un personnage du film le sous-entend : ce mécanisme de sélection implicite permet un accès au droit tributaire lorsque les compétences techniques entre usagers sont inégalement distribuées.

La philosophie qui structure ce dispositif est celle des « obligations mutuelles » : les allocations ne sont pas pensées comme des droits mais des contreparties. Le bénéficiaire doit mériter son aide en démontrant sa conformité aux exigences du marché. Ce principe repose sur un postulat : le chômage est d’abord un problème d’offre, déficiences individuelles, et non un dysfonctionnement structurel. La logique atteint son absurdité lorsque Daniel, après un atelier de rédaction de CV, résume sa situation : il doit chercher un emploi qui n’existe plus. Newcastle, ville dévastée par la désindustrialisation, en est le symbole même, pour faire voir la dimension fictive à trouver un travail. Le Community Work Placement, dispositif lancé en 2014, pousse le raisonnement à l’extrême : pour percevoir ses allocations, un chômeur doit effectuer 30 heures de travaux d’intérêt général par semaine pendant six mois, du travail gratuit institutionnalisé, indépendant de toute réalité économique.

Le discours final par Daniel avant de mourir, le jour même où l’administration reconnaît enfin son incapacité, condense l’enjeu politique du film. Il refuse les termes de « client », « usager », « consommateur » que le service public lui impose. Il exige d’être traité comme citoyen, « rien de plus, mais rien de moins ». Ce rejet lexical est une mise en accusation directe du vocabulaire managérial qui a colonisé l’État social : service client, rationalisation, optimisation des coûts. Derrière ces mots, Loach identifie un glissement de fond, de l’État protecteur vers l’État gestionnaire, qui rend la citoyenneté conditionnelle et l’humanité optionnelle. 

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