LA REVUE DEMOS

Comment le film The Wind That Shakes the Barley met-il en scène la fragmentation du mouvement indépendantiste irlandais et les dilemmes moraux liés à la lutte armée ?

En 1920, dans le comté de Cork, Damien O’Donovan (Cillian Murphy) range sa mallette de médecin. Il s’apprête à rejoindre un hôpital à Londres. La brutalité des Black and Tans, ces supplétifs britanniques recrutés depuis 1920 pour réprimer l’insurrection irlandaise, en décide autrement : l’exécution sommaire d’un ami le propulse dans les rangs de l’Armée républicaine d’Irlande (IRA). Ken Loach, Palme d’Or à Cannes en 2006 pour ce film, construit son récit autour d’une question sans réponse simple : à quel prix l’indépendance ?

Le film documente avec précision le fonctionnement de la résistance irlandaise entre 1919 et 1923. Les colonnes volantes de l’IRA organisent des embuscades, les tribunaux du Sinn Féin, branche politique de l’organisation armée, rendent une justice parallèle, et le syndicat des cheminots boycotte le transport militaire britannique, fait historique longtemps ignoré du grand public. Le personnage de Dan (Liam Cunningham), vétéran de l’Armée citoyenne irlandaise de Dublin reconverti en syndicaliste, incarne la dimension sociale de la révolution que Loach met en lumière : entre 1919 et 1921, les saisies d’ateliers et l’agitation agraire accompagnent partout la lutte armée, révélant un conflit de classes superposé à la guerre nationale.

C’est après la signature du Traité anglo-irlandais de décembre 1921 que le film bascule dans sa dimension la plus déchirante. Le traité crée l’État libre d’Irlande, dominion britannique, mais exclut les six comtés du Nord et maintient un serment d’allégeance à la Couronne. Teddy (Pádraic Delaney), le frère aîné de Damien, accepte le compromis : la moitié de l’île vaut mieux que la guerre perpétuelle. Damien, lui, y voit une trahison des idéaux du Programme démocratique du premier parlement de 1919, qui promettait une redistribution des richesses et une souveraineté pleine et entière. Cette divergence, qui déchire en 1922 l’ensemble du mouvement républicain irlandais, provoque une guerre civile qui fera entre 1 000 et 4 000 morts selon les estimations.

Loach organise ce dilemme en scènes d’une violence morale rare. Damien doit signer l’exécution d’un jeune informateur de son propre village, un garçon qu’il connaît. Il s’y résout, au nom de la cause. Plus tard, c’est l’exécution de Teddy, son frère, capturé par les anti-traités, que l’État libre ordonne à son tour. Cette symétrie implacable est le cœur du film : les mêmes logiques de guerre, les mêmes mécanismes de trahison et de nécessité, servent les deux camps. L’historien Brian Hanley note que, contrairement au film Michael Collins (Neil Jordan, 1996), qui réduisait la guerre civile à la jalousie personnelle de De Valera, Loach expose des forces structurelles bien plus complexes.

Le film pose explicitement la question de la finalité de la lutte armée. Dans un dialogue sur les marches d’une église, les deux frères s’affrontent sur ce que signifierait concrètement la redistribution des terres : leurs propres oncles exploitent de petites fermes, eux aussi. La révolution sociale promise par le Programme démocratique de 1919, rédigé par Thomas Johnson et largement ignoré à l’époque même par les dirigeants du Sinn Féin, n’a jamais été appliquée. Le propriétaire loyaliste Sir John Hamilton, escorté jusqu’à son exécution par la colonne volante, prédit que l’Irlande indépendante sera une « arrière-cour infestée de prêtres ». L’histoire lui donnera partiellement raison : la Constitution de 1937 reconnaîtra une place spéciale à l’Église catholique.

Sinéad, membre de Cumann na mBan, organisation républicaine féminine fondée en 1914, représente le rôle central et souvent occulté des femmes dans la révolution. Espionnage, hébergement des combattants, liaison entre unités : les femmes assurent une part décisive de la logistique insurrectionnelle, tout en restant en marge des décisions politiques qui scellent leur sort. Leur contribution, essentielle mais invisible, dit quelque chose du type d’Irlande que le mouvement construit en même temps qu’il combat.

La force du film de Loach tient à ce refus du manichéisme. La violence produit ses propres logiques, indépendantes des idéaux qui la déclenchent. En 1923, quand Teddy fait exécuter Damien, ce n’est plus l’oppresseur colonial qui tire. C’est l’Irlande elle-même.

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