En octobre 1960, Louis Armstrong atterrit à Léopoldville (actuelle Kinshasa) sous les applaudissements. Officiellement, le trompettiste américain vient partager le jazz avec le jeune Congo indépendant. Officieusement, Washington poursuit une autre partition de sa politique étrangère. Quelques centaines de kilomètres plus loin, Patrice Lumumba, homme politique congolais et premier ministre tente de préserver l’unité d’un pays plongé dans une crise politique qui attise les convoitises des puissances des deux blocs (capitaliste et communiste) de la guerre froide à cause de ses ressources minières. Derrière les concerts et les sourires, une mélodie se joue : celle de la diplomatie américaine.
C’est à travers cette contradiction que le réalisateur belge Johan Grimonprez construit le documentaire Soundtrack to a Coup d’État, nommé à l’Oscar du meilleur long métrage documentaire en 2025. En mêlant archives diplomatiques, extraits de discours, performances de jazz dans un montage foisonnant qui épouse les codes de l’improvisation musicale, il entraîne le spectateur dans une des fresques les plus importantes de l’après-guerre : celle des indépendances africaines, de la crise congolaise et des rivalités entre les États-Unis et l’Union soviétique pendant la guerre froide. Une narration kaléidoscopique qui fait dialoguer des événements éloignés dans le temps et l’espace, et qui révèle progressivement une idée centrale : la culture n’est jamais totalement séparée des rapports de pouvoir. Pour comprendre cette démonstration, il faut remonter quelques années avant la crise congolaise. Au milieu des années 1950, les États-Unis de Dwight Eisenhower et l’Union soviétique de Nikita Khrouchtchev se livrent une course aux armements. Ils cherchent à séduire les opinions publiques, notamment dans les pays d’Afrique et d’Asie à l’heure de leur indépendance. Chaque camp cherche à convaincre ces pays que son modèle politique représente l’avenir. Cette compétition idéologique fait de la culture un terrain d’affrontement à part entière. Elle donne ainsi naissance à ce que l’on appelle aujourd’hui le soft power : la capacité d’un État à influencer sans recourir à la force.
Le Département d’État américain comprend alors que le jazz, admiré bien au-delà des frontières américaines avec l’essor de la radio, peut devenir un puissant outil de diplomatie culturelle. Né dans les communautés afro-américaines de La Nouvelle-Orléans, le jazz incarne aux yeux du monde à cette époque la liberté d’expression, la créativité et le métissage. À partir de 1956, des musiciens comme Dizzy Gillespie, Duke Ellington, Louis Armstrong et Nina Simone sont envoyés en tournée aux quatre coins du monde comme « Jazz Ambassadors », avec pour mission de promouvoir une image séduisante des États-Unis auprès des pays qui hésitent encore entre les deux blocs.
Ce choix révèle pourtant un paradoxe profond. Les artistes chargés d’incarner la liberté américaine sont eux-mêmes confrontés à la ségrégation raciale dans leur propre pays. Les États-Unis promeuvent ainsi l’image d’une société fondée sur la liberté et l’ouverture culturelle alors que les discriminations raciales instaurées par les lois Jim Crow persistent encore dans plusieurs États. Une contradiction que Louis Armstrong dénoncera publiquement plus tard.
En 1960, le Congo obtient son indépendance après plusieurs décennies de domination coloniale belge. Quelques jours seulement après la cérémonie officielle, le pays sombre dans une crise politique et militaire. La province du Katanga, riche en cuivre, en cobalt et en uranium, fait sécession avec le soutien de la Belgique, tandis que les grandes puissances de la Guerre froide (USA et URSS) voient dans cette instabilité une occasion de défendre leurs intérêts stratégiques. À la tête du gouvernement, Patrice Lumumba refuse que l’avenir du Congo soit dicté par des intérêts américains ou belges. Face à l’inaction des Nations unies pour mettre fin à la sécession katangaise, il se tourne vers l’Union soviétique afin d’obtenir un soutien militaire. Ce choix suffit à faire de lui un dirigeant suspect aux yeux de Washington qui craint qu’un rapprochement entre le Congo et Moscou ne nuise à leur influence sur un territoire considéré comme stratégique, notamment en raison des ressources minières de ce territoire. Parmi ces ressources figure l’uranium de la mine de Shinkolobwe, utilisé quelques années plus tôt dans le cadre du projet Manhattan pour la fabrication des premières bombes atomiques américaines. Alors que le jazzman Louis Armstrong entame une tournée sur le continent africain financée par le Département d’État américain, la CIA multiplie les initiatives pour empêcher Lumumba de consolider son pouvoir. Quelques mois plus tard, Patrice Lumumba est arrêté puis assassiné en janvier 1961 avec la complicité des autorités congolaises.
Par son montage original, Johan Grimonprez montre comment une même puissance peut projeter l’image d’une Amérique ouverte et fraternelle à travers le jazz, tout en soutenant, dans l’ombre, une stratégie visant à préserver ses intérêts géopolitiques.
En 1961, des artistes et intellectuels afro-américains manifestent devant le siège des Nations unies à New York pour dénoncer l’assassinat de Patrice Lumumba et l’inaction de cette institution. Parmi ces artistes figurent Max Roach, Abbey Lincoln, l’écrivain John Oliver Killens ou encore Maya Angelou. Max Roach et Abbey Lincoln interrompent même une séance du Conseil de sécurité en criant leur indignation, accusant l’ONU et les puissances occidentales d’avoir abandonné le Congo. Le réalisateur conclut ainsi le documentaire sur des images marquants : celle du cri d’Abbey Lincoln qu’il décrit comme étant un cri de désaccord avec l’état du monde, et celle de Louis Armstrong qui plie bagage et refuse que le jazz serve de bande-son à une politique impériale. Plus de soixante ans après ces événements, les ressources minières de la République démocratique du Congo font encore parler d’elles dans un contexte nouveau. Ce sont aujourd’hui le cobalt, le coltan et le cuivre qui alimentent les convoitises des multinationales telles que Apple, Samsung et Sony. Batteries électriques, smartphones, panneaux solaires : une partie de la transition numérique et énergétique mondiale repose sur des minerais dont la République démocratique du Congo possède les plus importantes réserves. Leurs conditions d’extraction extrêmement précaires et dénoncées par Amnesty international, continuent de faire du pays une source de profondes vulnérabilités.
Si hier la bataille de l’influence se jouait au rythme des trompettes de Louis Armstrong, aujourd’hui, elle se joue au rythme des algorithmes, des plateformes numériques, des données personnelles et même des législations. Les tensions de 2024 autour de Tiktok entre les Etats-unis et la chine offrent une illustration.
