LA REVUE DEMOS

Comment l’ère postmoderne aliénante contribue-t-elle au rejet de l’exaltation romantique ?  

Une société liquide, une société de flux, une société caractérisée par la volatilité et l’impétuosité. Ces constats dessinent une même vérité : l’individu apparaît comme un agrégat impérialiste, en quête permanente de ce « quelque chose en plus », guidé par une envie démesurée et obsédante.

Personne ne peut échapper à l’idée que notre époque se définit par un système fondé sur la rationalisation excessive et la marchandisation, poussant chacun à consommer toujours plus, à s’emparer d’un excédent facile d’accès et destiné à la consommation… mais souvent factice pour l’homme.

Cet argumentaire repose sur l’idée que l’objet n’est pas un médiateur stable pour comprendre le réel. L’individu s’intéresse davantage aux effets qu’il en retire qu’à l’objet lui-même. Les prémisses de cette problématique renvoient à l’analyse de Jean Baudrillard dans La société de consommation. Visionnaire ou messager, l’auteur alertait dès 1970, au paroxysme des Trente Glorieuses, sur les dérives d’une société de consommation engendrant un désenchantement, voire une démythification totale du réel. L’exaltation romantique, qui entretenait autrefois une chimère intellectuelle, culturelle et spirituelle, cède la place à une réalité fixée sur la rationalité excessive des moyens conditionnant l’existence matérielle des individus. Baudrillard évoque même la substitution du « signifiant » au « signifié ». Selon ses analyses, des Trente Glorieuses à l’ère numérique, le régime médiatique évolue vers une logique où le signifiant prime sur le signifié : l’image ne montre plus le réel, elle produit un effet de réalité autonome, indépendamment de ce qui existe. « On passe d’un message centré sur le signifié à un message centré sur le signifiant. » L’essentiel devient de célébrer la toute-puissance des images, au détriment du réel vécu. La superficialité hédoniste du monde rendrait la vie méconnaissable à ceux qui la vivent.

Notre société contemporaine construit-elle un romantisme de substitution, issu d’une aliénation généralisée ? Tributaire de ses outils numériques, de la consommation de masse et d’une logique d’impulsivité, l’individu s’isole et se referme sur lui-même. Il réinterprète ses états d’âme et ses affects, jusqu’à réaliser qu’il est réduit à un objet de consommation, profondément dépendant des logiques de marché qui l’environnent. Le sentiment romantique se transforme alors en expérience d’aliénation et de réification : l’individu devient un bouc émissaire dans une société marquée par la superficialité et l’artifice, où il n’est plus reconnu que comme consommateur.

Les moyens modernes de gratification et d’impulsivité liés à la consommation rejoignent les critiques de la rationalité instrumentale formulées par l’École de Francfort, qui dénonçait déjà une société de masse aliénante.

Avant l’École de Francfort, Georg Lukács développe en 1923, en s’appuyant sur Marx, le concept de réification. Ce processus transforme les rapports humains en choses, soumises à une logique d’objectivation et d’instrumentalisation. Dans une société de masse, et plus encore aujourd’hui, cette logique pousse les individus à instrumentaliser leurs propres sentiments, à feindre des émotions ou des désirs par opportunisme. Lukács parle même de « management des émotions » et d’« automanipulation émotionnelle ». Le mode d’être, c’est-à-dire la manière dont l’être humain se rapporte au monde, est altéré par l’influence des réseaux sociaux. L’analyse de l’école francfortienne, notamment celle de Theodor Adorno, révèle que nos sociétés modernes s’organisent autour d’un « traitement instrumental » des individus. Les sphères de la vie privée, comme les relations sentimentales ou le rapport à la nature, illustrent ce phénomène totalitaire de rationalisation excessive, régi par la productivité, l’efficacité et le profit.

Cette dialectique, héritée de Lukács et de l’École de Francfort, montre que la modernité, et surtout notre époque, s’inscrit dans une société marquée par le mépris et la transgression morale. Les principes éthiques s’y renversent, cloisonnant et réifiant l’individu, qui finit par n’être perçu que comme un objet de consommation. La réification, redéfinie par ces penseurs post-marxistes, révèle le traitement instrumental d’autrui, phénomène amplifié par les réseaux sociaux, qui transforment les affects authentiques en objets de superficialité.

Le XXIᵉ siècle incarne le paroxysme de la « chosification », une fabrique marxiste du « fétichisme de la marchandise », institutionnalisée par l’accentuation des dépendances numériques, consommatrices et rationalisantes. Dès le milieu du XXᵉ siècle, Martin Heidegger identifiait le mouvement profond de la modernité : l’avènement du règne de la technique comme mode de dévoilement du réel.

Dans La question de la technique, il affirme que « l’essence de la technique n’est rien de technique », signifiant que la modernité configure le monde selon une logique d’arraisonnement où tout « étant », y compris l’homme, doit se rendre disponible comme fonds exploitable. L’habitus et l’éthos humains deviennent consubstantiels à la logique capitaliste et mécanique. Depuis la révolution industrielle, puis avec la révolution numérique, les comportements humains se cristallisent dans leurs rapports à autrui.

Notre subjectivité s’efface, nos affects se mécanisent, notre condition se réifie. Ce « romantisme de substitution » est mort-né, l’irréversibilité du temps rendant au présent ce qui ne peut lui être soustrait.

Vous aimez lire nos décryptages ?

Soutenez-nous ! Parce que nous sommes un média :

Nos dernières Synthèses

De quelles manières l’État australien reconstruit-il son influence régionale à travers la question climatique ? 

Du 9 au 20 novembre 2026 aura lieu la « COP31 », ou conférence d’Antalya sur les changements climatiques. Ce sera l’occasion pour les 197 États parties à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC) de se réunir une nouvelle fois pour discuter et adopter les mesures jugées nécessaires pour tendre vers les objectifs fixés par les conventions internationales précédemment adoptées en la matière. Si cet événement s’inscrit dans la droite lignée des 30 Conférences des Parties...

La révolte des « cafards » en Inde : de la fuite des cerveaux à la contestation interne ? 

25 juillet 2025, New Delhi. Après sept semaines de manifestations, le ministre indien de l’Éducation, Dharmendra Pradhan, a annoncé sa démission dans la journée. Alors que le Premier ministre Narendra Modi assiste à la pire crise politique du pays depuis sa réélection en 2024, les membres du Parti des cafards savourent leur première victoire. Né sur les réseaux sociaux en mai 2026 et d’origine satirique, ce nouveau parti a rapidement rassemblé la génération Z. S’adressant en priorité aux jeunes diplômés,...

La rencontre Trump-Zelensky du 28 juillet annonce-t-elle un repositionnement stratégique des États-Unis en Ukraine ?

Le 28 juillet 2026, Volodymyr Zelensky, président de l’Ukraine, retrouve Donald Trump à la Maison-Blanche pour un entretien très attendu d’une heure, dans le Bureau ovale. Plus de quatre ans après le début de l’invasion russe de février 2022, et après une relation bilatérale longtemps marquée par la défiance, la rencontre a été qualifiée de « positive et productive » par la porte-parole de la Maison-Blanche. En février 2025, à peine un mois après son investiture, Donald Trump recevait déjà...

Comment les drones marins révolutionnent-ils la surveillance de la biodiversité dans les régions polaires ?

Dans les régions polaires, la révolution des drones marins ne tient pas seulement à l’absence d’équipage. Leur avantage est politique autant que scientifique : ils restent en mer durant des semaines, atteignent des zones dangereuses et répètent les mesures pour un coût logistique et environnemental inférieur à celui d’un navire. Échosondeurs, caméras, hydrophones et capteurs produisent ainsi des données plus continues sur les espèces et leur habitat. Mieux observer permet de fixer des quotas, de fermer une pêcherie, de délimiter...

Comment la gentrification à Mexico redéfinit-elle les enjeux migratoires du pays?

En 2024, la ville de Mexico a été classée par The Economist comme la 16e ville la plus chère au monde, devant des villes tout autant populaires et attirantes comme Milan et Washington D.C. Si cette hausse des prix pourrait signifier pour certains une redynamisation de la ville et une hausse de la qualité de vie, pour la classe moyenne mexicaine, cela implique de se confronter au déplacement et à la transformation de l’identité urbaine de Mexico. À partir de...

Dans quelle mesure la Syrie peut-elle devenir un acteur clé de la reconfiguration des routes énergétiques ? 

Le blocus du détroit d’Ormuz par l’Iran, déclenché en mars 2026 dans le sillage de l’escalade militaire avec les États-Unis, a brusquement privé les marchés mondiaux d’une artère où transitent habituellement 20 millions de barils par jour. Face à ce goulot d’étranglement naval et aux menaces houthistes persistantes en mer Rouge, Bagdad, Washington et plusieurs chancelleries européennes réorientent en urgence la cartographie énergétique régionale. Au centre de ce redéploiement logistique se trouve la Syrie. Depuis la chute du régime de...

Malgré l’ACEUM et l’accord de Turnberry, pourquoi Trump impose-t-il de nouveaux droits de douane au Canada et à l’UE ?

Voici ton texte corrigé, avec uniquement les fautes d’orthographe et de grammaire rectifiées, sans modification du sens ni ajout d’informations : Le 20 juillet 2026, Donald Trump a signé un décret imposant 50 % de droits de douane supplémentaires sur une série de produits canadiens, du vin au ciment en passant par les crosses de hockey, applicables dès le 19 août prochain. Quatre jours plus tard, le 24 juillet, entrait en vigueur un droit additionnel plafonnant à 10 % la...

L’Europe est-elle prête à affronter un monde d’extrême chaleurs ?

Alors que les flammes ont ravagé les forêts de Fontainebleau et de Gironde cet été, et après que l’Europe a connu les mois de juin et de juillet les plus chauds jamais enregistrés (article écrit le 6 août 2026), la question de sa préparation face aux vagues de chaleur extrême se pose de manière urgente. Sur tout le continent, les coûts humains et environnementaux liés à ces épisodes caniculaires se font sentir. En Espagne, douze personnes sont décédées en juillet...

Que reste-t-il de la “politique arabe” de la France ?

La « politique arabe » de la France désigne la part de sa politique étrangère orientée vers le monde arabe, compris comme un tout, du Maroc à la frontière irako-iranienne. Elle se caractérise par une volonté de nouer des relations de confiance particulièrement étroites, qui différencieraient la France des autres pays. Son point de départ se situe en 1967, lorsque le général de Gaulle, à rebours des autres pays occidentaux, condamne l’occupation des territoires palestiniens par les troupes israéliennes à...

Dans quelle mesure le cadre juridique international redessine-t-il les rapports de force géopolitiques autour de la reconstruction syrienne ?

Depuis la chute de Bachar el-Assad le 8 décembre 2024, la reconstruction syrienne est devenue un chantier où chaque levée de sanction ouvre un marché : Washington, l’ONU et l’UE démantèlent en parallèle, mais à des rythmes différents, l’architecture de sanctions bâtie depuis les années 2000. Côté américain, Washington abroge le 10 octobre 2025 le Caesar Act — en vigueur depuis 2020 — porté par le représentant Wilson avec l’appui de l’émissaire Thomas Barrack ; Rubio avait déjà révoqué en...