LA REVUE DEMOS

Comment les œuvres de Stefan Zweig incarnent-elles l’idéal d’une Europe unie ? 

Stefan Zweig incarne, à travers ses œuvres, une vision humaniste et cosmopolite du XXᵉ siècle, opposée au désespoir d’un monde en déclin. Nouvelliste reconnu et biographe éminent, il porte, dans l’ensemble de ses travaux, cet idéal d’ouverture et d’universalité.

 La Première Guerre mondiale, qui frappe l’Europe au cœur du XXᵉ siècle, le pousse à penser à l’émergence d’une union européenne. Dès lors, il n’a de cesse de promouvoir une communauté de pensée, de la jeunesse européenne aux grandes nations, afin de guider les civilisations du Vieux Continent vers un possible salut.

Il représente l’image d’un écrivain passionné par son travail et par les liens humains. Tout au long de sa vie, il côtoie les plus grands intellectuels européens de son temps : Mann, Rilke, Rolland et bien d’autres. Ses travaux témoignent d’un idéal de circulation des idées au-delà des frontières, en appréhendant la réalité à travers le voyage. Son ouverture d’esprit s’accompagne d’un profond multilinguisme : il parle l’allemand, le français, l’anglais, l’italien, l’espagnol, le latin et le grec ancien. Ses voyages évoquent la continuité d’une tradition humaniste héritée d’Érasme au XVIᵉ siècle. Il défend l’idée d’une communauté d’idées et d’échanges, ancêtre du programme Erasmus contemporain. Dans son discours La Désintoxication morale de l’Europe, prononcé en 1932 à l’Academia d’Italia, il évoque la possibilité de ne pas « limiter ces échanges aux universités et, au contraire, mettre à profit les vacances des lycéens pour élargir la connaissance et la vision du monde, accorder aux candidats retenus la gratuité du voyage en train ». Il anticipe le dispositif moderne de mobilité étudiante. Sa volonté n’est pas de créer une Europe économique et politique, qu’il juge vouée à l’échec, mais d’offrir un élan suffisant pour unir culturellement et intellectuellement le Vieux Continent.

Au début des années 1930, les nations européennes sont touchées par une dangereuse fièvre : le nationalisme exacerbé. Zweig plaide pour l’unification européenne afin d’endiguer ce phénomène et de conjurer la menace d’une guerre nourrie par les ambitions impérialistes et revanchardes. L’idée de fonder des « États-Unis d’Europe » s’inscrit dans les esprits pour s’affranchir des « patrioarderies ». De sorte que son projet n’est pas institutionnel, mais d’abord moral et culturel. Il place cette idée sous l’influence de celle de Nietzsche. L’écrivain autrichien va plus loin dans son hostilité au nationalisme. Jacques Levidier, dans la préface de l’ouvrage Appels aux Européens, écrit, que pour Zweig : « le nationalisme est une folie, une pathologie attisée par des politiciens pour se maintenir au pouvoir ; la voie de la raison et du retour à la santé mentale passe par l’unification de l’Europe. La désunion et les nationalismes conduisent à la décadence ; ils tirent leur force d’une pulsion de destruction ». Le fondement de la pensée européenne de Zweig découle des traumatismes hérités de la Première Guerre mondiale, face aux nationalismes européens. Pacifiste résolu, il ne cesse de prôner l’union pour désamorcer une bombe à retardement.

La création d’un tel modèle européen ne repose pas seulement sur des fondements théoriques. Zweig y apporte une vision claire. Il rappelle que la désinformation est source de malentendus destructeurs et qu’elle nourrit les haines nationales. Pour y répondre, il propose la création « d’un organe de presse commun aux Européens, une revue ou, mieux encore, un journal quotidien, [qui] contribuerait à une telle entente en s’interdisant les propos susceptibles d’accroître les malentendus ». Cette idée souligne que les mésententes naissent souvent de l’incompréhension ou d’une information défaillante. Une telle presse offrirait la clé d’une union capable de déjouer les différends nationalistes. Il affirme que « ce serait en somme une publication, journal ou revue, positive, optimiste, roborative ».

Stefan Zweig défend un modèle européen innovant, une forme d’union des arts et des sciences. En 1932, il appelle à une refonte de l’éducation de la jeunesse, qu’il place au cœur de son projet européen : il considère que c’est à la jeunesse de rompre avec les idées revanchardes et guerrières des nations européennes. Il souligne que « cette nouvelle éducation devra partir d’un changement de conception de l’histoire, c’est-à-dire de l’idée fondamentale qu’il faut insister sur ce que les peuples d’Europe ont en commun plus que sur leurs conflits ». Il invite ainsi à remodeler la vision de la communauté en encourageant les États à l’union plutôt qu’à la division. Il le rappelle en précisant que : « Dans l’histoire des guerres, les peuples ne sont présentés que comme des ennemis, mais dans l’histoire de la culture, ils apparaissent comme des frères ». Une vision qui place l’humanité au cœur des représentations, loin des relations conflictuelles engendrées par les conceptions nationalistes.

En 1934, dans son discours Unification de l’Europe, l’intellectuel viennois propose la création d’une forme de « capitale européenne mouvante ». Cette organisation pourrait « obtenir que tous les congrès soient regroupés dans le temps et dans l’espace de telle manière qu’ils se déroulent toujours, pendant l’année en cours, dans une ville et durant un mois. Elle pourrait accueillir la visibilité d’une capitale d’Europe ». Conscient du caractère difficilement réalisable de ce désir, il en fait un heureux point de départ. La capitale européenne culturelle rendrait vie à une Europe unie par les idées et l’amour de la culture. Ce projet suffirait à cesser « d’alimenter le funeste besoin de haïr qui couve toujours à l’état latent dans notre génération, et l’atmosphère s’en trouverait considérablement purifiée ». Zweig, Viennois, Européen convaincu, écrivain hors pair, est persuadé que l’union intellectuelle constitue le remède à une maladie collective qui guide les nations européennes et mondiales vers le chaos de la Seconde Guerre mondiale.

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