LA REVUE DEMOS

En quoi l’apparente neutralité de l’espace domestique dissimule-t-elle, depuis la littérature jusqu’à la réalité de nos chaumières, une organisation politique du foyer ?

Plus qu’un espace neutre, la maison est communément perçue, dans l’imaginaire collectif largement relayé par les représentations médiatiques, comme un lieu de réassurance et de repos, le lieu des joies et des plaisirs simples, celui d’une famille heureuse réunie autour de la cheminée ou de l’écran de télévision.

Pourtant, la réalité de l’espace domestique implique des responsabilités nombreuses, incessantes et chronophages : l’agencement, l’aménagement, la décoration, l’ordre, l’organisation, la propreté, sans oublier la gestion de ses occupants, à nourrir et soigner. L’espace domestique, entendu ici comme un espace socialement construit, est traversé par des rapports de pouvoir. C’est là où le bât blesse : cet espace d’apparence sécurisant peut-il toujours être considéré comme le lieu de repos s’il nous transforme en domestiques ?
La maison, dans son organisation traditionnellement genrée, impose encore aujourd’hui aux femmes de s’occuper de la majorité de ces activités domestiques.

Certains travaux en sociologie, notamment ceux de Christine Delphy, montrent que la répartition des tâches se construit dans une dimension structurelle plutôt qu’individuelle. Elle désigne un objet d’étude précis : le travail gratuit. C’est ce qui dénote une organisation politique au sein du foyer.
Voilà l’espace domestique tel qu’il est communément perçu : clos, calme et chaud. Il peut se transformer en un espace de travail permanent excluant tout le reste.

Les autrices qui se sont emparées du sujet ont mis au jour le nœud du problème dans le témoignage de leur rapport à cet espace conjugué à leur ambition littéraire. Littérature et réalité sont ici deux pendants, l’un étant comme le reflet de l’autre dans le miroir qu’on promènerait le long des couloirs, dans le secret de nos foyers.

Comme Hestia, personnification symbolique du foyer, la femme est, depuis l’Antiquité, étroitement liée à cet espace. À l’image du culte que les Grecs vouaient à la déesse du foyer, elle est devenue, au XXᵉ siècle, la cible privilégiée des publicitaires, qui en ont fait l’égérie de l’univers ménager. Elle et la maison se confondent ainsi dans l’imaginaire collectif. Les faits confirment cette confusion : l’Observatoire des Inégalités révèle que 68 % des femmes consacrent du temps quotidiennement à la cuisine ou au ménage, contre 43 % des hommes en 2022. Un écart de 25 points illustre une répartition profondément inégale.

Le sondage Ipsos de 2018 va plus loin : 77 % des femmes déclarent avoir trop de choses auxquelles penser et avoir peur d’en oublier. Ce sentiment permanent de surcharge cognitive touche particulièrement les femmes, à qui incombe toute la logistique du foyer.

Virginia Woolf affirme qu’une « rente de 500 livres » et Une chambre à soi sont indispensables pour qu’une femme puisse réfléchir seule, avoir l’esprit suffisamment libre pour écrire et devenir créatrice. Elle ajoute qu’il faut une « porte munie d’un verrou » afin d’accéder véritablement à un espace de liberté, sans sollicitations extérieures. Une chose apparaît : le retranchement qu’offre en théorie la maison, la femme n’en dispose pas ; elle y est constamment exposée et y travaille à toute heure, sans pouvoir se consacrer à autre chose relevant de la sphère privée, comme l’écriture.

C’est le cas de Jane Austen, par exemple, qui se cachait pour écrire Orgueil et Préjugés : elle recouvrait son manuscrit dès qu’elle entendait les gonds d’une porte s’ouvrir.

Dans ces conditions, comment penser l’espace domestique comme un refuge ? Il devient plutôt un espace professionnel dont il est difficile de sortir. Du foyer à la cellule, la frontière semble mince.

Dans son ouvrage Chez soi : une odyssée de l’espace domestique, Mona Chollet explique que la raison de cette servitude volontaire serait liée à la gratification de la femme sur son trône de reine d’intérieur : « Pour amener les épouses à reprendre le rôle auparavant assigné aux bonnes, il a fallu glorifier des tâches jusque-là escamotées et ouvertement méprisées […] Il faut orchestrer d’assourdissants concerts de louanges, souligner combien elles sont indispensables, s’émerveiller bruyamment de leur incroyable énergie, de leur stupéfiant sens de l’organisation, se pâmer devant la beauté du paysage domestique au centre duquel elles trônent. »

Cette inégalité peut être vécue comme un choix partagé par le couple, utile à la vie de famille et assumé pleinement par les femmes qui font aujourd’hui le choix d’être femmes au foyer. Elle peut aussi être le relent patriarcal d’une soumission exigée dans une sphère où naissent les violences intrafamiliales.

Le verbe « domestiquer » renvoie aussi à l’idée d’apprivoiser, au sens développé dans Le Petit Prince, où le lien se construit par la répétition et l’attachement. L’espace domestique apparaît ainsi comme un lieu d’attachement et de lien. Mais ce processus n’est pas sans ambiguïté : par un glissement de l’aimée à la domestiquée, la place de la femme peut en venir à se confondre avec celle du domestique au sein du couple.

L’espace domestique est alors celui d’un travail invisible : non rémunéré et peu reconnu. Il constitue un joug qui empêche une femme de se réaliser dans des activités choisies strictement pour elle. La femme est dans l’immanence et exclue de toute transcendance, c’est-à-dire qu’elle est dans la répétition de tâches invisibles, journalières et incessantes, l’empêchant de mener des projets. C’est ce qu’écrivait Simone de Beauvoir dans Le Deuxième Sexe : « Elles veulent qu’en elles-mêmes comme dans l’ensemble de l’humanité la transcendance l’emporte sur l’immanence ; elles veulent que leur soient accordés les droits abstraits et les possibilités concrètes sans la conjugaison desquels la liberté n’est qu’une mystification. »

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