LA REVUE DEMOS

En quoi le film Loveable étudie-t-il les dynamiques de pouvoir au sein du couple hétérosexuel ? 

Le film Loveable, sorti en salles le 18 juin dernier, dissèque avec minutie la relation en délitement de Maria, une quadragénaire norvégienne, et de son époux Sigmund. Cette quasi-psychanalyse filmée est traversée par de nombreux rapports de pouvoir, symptomatiques des couples hétérosexuels. Charge mentale et parentale, légitimité asymétrique de la parole, divorce et inégalités économiques, autant d’éléments qui révèlent les structures d’oppression à l’œuvre dans la vie de couple. En ce sens, Loveable agit comme une piqûre de rappel en illustrant comment le politique s’infiltre jusque dans l’intimité conjugale.

La réalisatrice Lilja Ingolfsdottir déconstruit les récits romantiques du cinéma à l’eau de rose préférant une histoire d’amour honnête, crue et désenchantée oscillant entre disputes à répétition et silences assourdissants. Le film ne se contente pas de mettre en scène une rupture amoureuse, il interroge le couple comme espace traversé par des dynamiques de pouvoir systémiques tant sur le plan économique et affectif que symbolique.

Le déséquilibre que dépeint Loveable correspond à une réalité objectivée par les statistiques. Selon l’Observatoire des inégalités, 68 % des femmes en France déclarent faire la cuisine ou le ménage chaque jour contre 43 % des hommes, un écart qui se creuse à la naissance des enfants et qui a des conséquences directes sur leur indépendance économique. Le film illustre ce constat. Maria organise les repas, pense aux rendez-vous scolaires et veille aux devoirs tandis que son mari reste absorbé par son travail ou son téléphone. La réalisatrice met en scène cette charge invisible dans des moments de banalité apparente, révélant la logique décrite par la sociologue Monique Haicault dès 1984 dans son article « La gestion ordinaire de la vie en deux » qui définissait la notion de « charge mentale ». Cette charge est double puisqu’elle occupe à la fois le temps et l’esprit, limitant la possibilité pour les femmes de se consacrer à leurs propres ambitions.

Cette asymétrie ne s’arrête pas aux tâches domestiques. La journaliste Lucile Quillet, dans Le prix à payer (2021), insiste sur le coût économique de ces inégalités. Moins de temps pour leur carrière signifie pour les femmes un revenu plus faible, une dépendance financière et donc une marge de négociation réduite dans le couple. Maria, dont le salaire est inférieur à celui de son mari, mesure l’ampleur du risque qu’implique la séparation. La scène où elle hésite à annoncer son départ montre combien l’argent structure la liberté conjugale. L’économiste Nancy Folbre a souligné cette mécanique dans ses travaux en montrant que le conjoint qui apporte la ressource principale impose ses conditions, même de façon implicite.

À cela s’ajoute la dimension émotionnelle, sur laquelle insiste  l’essayiste Mona Chollet dans Réinventer l’amour (2021). Les récits amoureux traditionnels, rappelle-t-elle, valorisent la patience féminine et tolèrent la colère masculine. Dans le film, Maria cherche à dialoguer, à analyser les tensions, tandis que son mari coupe court, s’emporte ou se retranche dans le silence. Cette dynamique rejoint ce que la journaliste Titiou Lecoq décrit dans Libérées ! (2017). Les femmes sont socialisées à gérer l’émotionnel du couple, à arrondir les angles, là où les hommes s’autorisent à se défausser. Ingolfsdottir filme longuement ces scènes d’interaction. Le visage de Maria, tendu dans l’attente d’une réponse, contraste avec celui de son mari, fermé et indifférent. Cette asymétrie d’écoute et de parole est au cœur du pouvoir conjugal.

La sphère symbolique est tout aussi cruciale. Dans l’une des séquences centrales, Maria exprime pour la première fois son ras-le-bol mais son mari lui renvoie l’image d’une femme capricieuse et trop exigeante. Cette disqualification du discours féminin a été étudiée par les sociologues comme Pierre Bourdieu dans La domination masculine (1998), qui montre que le pouvoir se joue aussi dans la légitimité accordée à la parole. Dans le film, le mari ne hausse pas seulement la voix,il confisque l’autorité narrative du couple, réduisant Maria à une figure de l’insatisfaction. Ingolfsdottir inverse cependant la perspective en filmant principalement du point de vue de Maria, redonnant visibilité et légitimité à son expérience.

Le film met aussi en lumière ce que l’on appelle le « coût de sortie » du couple hétérosexuel. Pour Maria, quitter son mari ne signifie pas seulement rompre une histoire mais aussi assumer une perte économique, sociale et affective. Selon une étude de l’Insee (2018), le niveau de vie des femmes chute en moyenne de 22 % après une séparation contre 3 % pour les hommes. Dans Loveable, cette réalité transparaît dans les hésitations de Maria, partagée entre sa quête de liberté et la crainte de précarité. Ce poids structurel explique pourquoi de nombreuses femmes, malgré un mal-être, restent enfermées dans des relations déséquilibrées.

En plaçant ce récit en Norvège, pays réputé pour ses politiques égalitaires, la réalisatrice rappelle que les inégalités ne disparaissent pas par décret. Selon l’Institut norvégien de recherche sociale, les femmes norvégiennes assurent encore majoritairement les tâches domestiques malgré des congés parentaux partagés et des politiques familiales avancées. Loveable montre que l’égalité légale ne suffit pas puisque les normes culturelles, les habitudes et les attentes liées au genre continuent de structurer le quotidien.

Ce choix narratif inscrit le film dans une démarche politique subtile. Là où le cinéma romantique classique célèbre l’amour comme une force qui dépasse les contraintes sociales, Ingolfsdottir le déconstruit pour montrer que l’intime reste traversé par le politique. Le film s’inscrit ainsi dans la lignée des travaux féministes qui considèrent le couple comme un lieu de pouvoir et non seulement d’affection. En racontant une histoire de séparation, il met à nu ce qui se joue derrière les portes closes, des hiérarchies de temps, d’argent, d’écoute et de reconnaissance.

Vous aimez lire nos décryptages ?

Soutenez-nous ! Parce que nous sommes un média :

Nos dernières Synthèses

De quelles manières l’État australien reconstruit-il son influence régionale à travers la question climatique ? 

Du 9 au 20 novembre 2026 aura lieu la « COP31 », ou conférence d’Antalya sur les changements climatiques. Ce sera l’occasion pour les 197 États parties à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC) de se réunir une nouvelle fois pour discuter et adopter les mesures jugées nécessaires pour tendre vers les objectifs fixés par les conventions internationales précédemment adoptées en la matière. Si cet événement s’inscrit dans la droite lignée des 30 Conférences des Parties...

La révolte des « cafards » en Inde : de la fuite des cerveaux à la contestation interne ? 

25 juillet 2025, New Delhi. Après sept semaines de manifestations, le ministre indien de l’Éducation, Dharmendra Pradhan, a annoncé sa démission dans la journée. Alors que le Premier ministre Narendra Modi assiste à la pire crise politique du pays depuis sa réélection en 2024, les membres du Parti des cafards savourent leur première victoire. Né sur les réseaux sociaux en mai 2026 et d’origine satirique, ce nouveau parti a rapidement rassemblé la génération Z. S’adressant en priorité aux jeunes diplômés,...

La rencontre Trump-Zelensky du 28 juillet annonce-t-elle un repositionnement stratégique des États-Unis en Ukraine ?

Le 28 juillet 2026, Volodymyr Zelensky, président de l’Ukraine, retrouve Donald Trump à la Maison-Blanche pour un entretien très attendu d’une heure, dans le Bureau ovale. Plus de quatre ans après le début de l’invasion russe de février 2022, et après une relation bilatérale longtemps marquée par la défiance, la rencontre a été qualifiée de « positive et productive » par la porte-parole de la Maison-Blanche. En février 2025, à peine un mois après son investiture, Donald Trump recevait déjà...

Comment les drones marins révolutionnent-ils la surveillance de la biodiversité dans les régions polaires ?

Dans les régions polaires, la révolution des drones marins ne tient pas seulement à l’absence d’équipage. Leur avantage est politique autant que scientifique : ils restent en mer durant des semaines, atteignent des zones dangereuses et répètent les mesures pour un coût logistique et environnemental inférieur à celui d’un navire. Échosondeurs, caméras, hydrophones et capteurs produisent ainsi des données plus continues sur les espèces et leur habitat. Mieux observer permet de fixer des quotas, de fermer une pêcherie, de délimiter...

Comment la gentrification à Mexico redéfinit-elle les enjeux migratoires du pays?

En 2024, la ville de Mexico a été classée par The Economist comme la 16e ville la plus chère au monde, devant des villes tout autant populaires et attirantes comme Milan et Washington D.C. Si cette hausse des prix pourrait signifier pour certains une redynamisation de la ville et une hausse de la qualité de vie, pour la classe moyenne mexicaine, cela implique de se confronter au déplacement et à la transformation de l’identité urbaine de Mexico. À partir de...

Dans quelle mesure la Syrie peut-elle devenir un acteur clé de la reconfiguration des routes énergétiques ? 

Le blocus du détroit d’Ormuz par l’Iran, déclenché en mars 2026 dans le sillage de l’escalade militaire avec les États-Unis, a brusquement privé les marchés mondiaux d’une artère où transitent habituellement 20 millions de barils par jour. Face à ce goulot d’étranglement naval et aux menaces houthistes persistantes en mer Rouge, Bagdad, Washington et plusieurs chancelleries européennes réorientent en urgence la cartographie énergétique régionale. Au centre de ce redéploiement logistique se trouve la Syrie. Depuis la chute du régime de...

Malgré l’ACEUM et l’accord de Turnberry, pourquoi Trump impose-t-il de nouveaux droits de douane au Canada et à l’UE ?

Voici ton texte corrigé, avec uniquement les fautes d’orthographe et de grammaire rectifiées, sans modification du sens ni ajout d’informations : Le 20 juillet 2026, Donald Trump a signé un décret imposant 50 % de droits de douane supplémentaires sur une série de produits canadiens, du vin au ciment en passant par les crosses de hockey, applicables dès le 19 août prochain. Quatre jours plus tard, le 24 juillet, entrait en vigueur un droit additionnel plafonnant à 10 % la...

L’Europe est-elle prête à affronter un monde d’extrême chaleurs ?

Alors que les flammes ont ravagé les forêts de Fontainebleau et de Gironde cet été, et après que l’Europe a connu les mois de juin et de juillet les plus chauds jamais enregistrés (article écrit le 6 août 2026), la question de sa préparation face aux vagues de chaleur extrême se pose de manière urgente. Sur tout le continent, les coûts humains et environnementaux liés à ces épisodes caniculaires se font sentir. En Espagne, douze personnes sont décédées en juillet...

Que reste-t-il de la “politique arabe” de la France ?

La « politique arabe » de la France désigne la part de sa politique étrangère orientée vers le monde arabe, compris comme un tout, du Maroc à la frontière irako-iranienne. Elle se caractérise par une volonté de nouer des relations de confiance particulièrement étroites, qui différencieraient la France des autres pays. Son point de départ se situe en 1967, lorsque le général de Gaulle, à rebours des autres pays occidentaux, condamne l’occupation des territoires palestiniens par les troupes israéliennes à...

Dans quelle mesure le cadre juridique international redessine-t-il les rapports de force géopolitiques autour de la reconstruction syrienne ?

Depuis la chute de Bachar el-Assad le 8 décembre 2024, la reconstruction syrienne est devenue un chantier où chaque levée de sanction ouvre un marché : Washington, l’ONU et l’UE démantèlent en parallèle, mais à des rythmes différents, l’architecture de sanctions bâtie depuis les années 2000. Côté américain, Washington abroge le 10 octobre 2025 le Caesar Act — en vigueur depuis 2020 — porté par le représentant Wilson avec l’appui de l’émissaire Thomas Barrack ; Rubio avait déjà révoqué en...