LA REVUE DEMOS

La “cercueil thérapie” aide-t-elle vraiment à mieux apprécier la vie ?

Depuis les années 2010, une nouvelle forme de thérapie se développe en Asie, et surtout en Corée du Sud, où des centres comme le Hyowon Healing Center ont accueilli près de 25 000 participants depuis leur création.

Baptisée « cercueil-thérapie » ou « living funeral », cette pratique propose aux participants de se confronter symboliquement à leur propre mort, afin de leur permettre de raviver le sens et la valeur de leur vie.

La popularité de cette thérapie en Corée du Sud s’explique notamment par le taux élevé de suicide, dans une société marquée par une forte pression scolaire et professionnelle, et où la culture permet difficilement d’exprimer sa détresse. Le taux de suicide du pays se classe troisième mondialement et au premier rang parmi les pays de l’OCDE, avec 25,8 suicides pour 100 000 habitants en 2022, contre 13,7 pour 100 000 en France la même année. La cercueil-thérapie est bien accueillie car, culturellement, les rituels occupent une place centrale dans la vie morale coréenne.

La thérapie consiste à simuler ses propres funérailles. Les participants préparent un portrait funéraire, rédigent leur épitaphe, la courte inscription gravée sur les tombes, ainsi que des lettres d’adieu destinées à leurs proches. Ils s’allongent ensuite dans un cercueil pendant une durée pouvant varier de quelques minutes à quelques heures, sans jamais être totalement enfermés, afin de garantir un minimum de sécurité psychologique et physique.

Certains centres ajoutent des rituels complémentaires : lecture d’oraison, méditation ou exercices d’introspection. L’objectif est de faire émerger des émotions refoulées, d’encourager une prise de conscience et de provoquer un choc existentiel, permettant une réflexion profonde sur le sens de sa vie.

L’enjeu principal se situe dans l’après-coup de cette expérience. La séance mobilise une charge émotionnelle intense qui, une fois sortie du cercueil, peut déstabiliser et être douloureuse. Pour certains participants, cela peut se traduire par un choc, en réaction à une confrontation brutale à la mort et à une immersion dans des états émotionnels intenses pouvant réveiller des peurs, des souvenirs ou des tensions non résolues. D’autres, au contraire, ressortent avec un sentiment d’euphorie, de « renaissance ». Cette expérience peut renforcer un sentiment de contrôle sur sa vie, une prise de conscience de ses priorités ou encore réveiller un goût pour l’existence quotidienne. Cette pratique rappelle le principe philosophique du memento mori, « souviens-toi que tu vas mourir », formule latine qui invite à réfléchir à la mortalité pour mieux orienter sa vie et apprécier ce que l’on a.

Cependant, cette pratique ne fait pas l’unanimité. Certains psychologues mettent en garde contre la violence émotionnelle de l’expérience, particulièrement pour les personnes souffrant de troubles anxieux, de dépression ou d’idées suicidaires. Sans encadrement strict, l’immersion dans un cercueil peut être traumatisante et déclencher une panique extrême, risquant d’aggraver la détresse plutôt que de la soulager. D’autres experts soulignent la difficulté d’évaluer scientifiquement son efficacité : peu d’études existent et celles disponibles, comme des travaux publiés dans BMC Psychiatry, ne reposent que sur de petits échantillons. Les réactions varient selon l’histoire de vie du participant, les attentes initiales, la sensibilité émotionnelle ou encore l’état psychologique préalable. Dans tous les cas, les spécialistes insistent sur la nécessité d’un accompagnement après la séance, sous forme de séances individuelles, de suivi psychologique ou de groupes de parole. Ce moment permet d’intégrer ce qui a été vécu, de nommer les émotions ressenties et d’éviter que l’expérience ne reste un simple choc émotionnel sans effets durables.

La dimension éthique de l’expérience est aussi discutée. Certains s’interrogent sur le risque de transformer la détresse psychologique en un « marché » du bien-être. De nombreux centres étant privés, il peut être difficile de déterminer s’il s’agit d’une véritable thérapie ou simplement d’une mise en scène commerciale profitant de la vulnérabilité de personnes psychologiquement fragiles.

Pour autant, de nombreux participants rapportent des effets bénéfiques réels. Cho Jae-hee, une Sud-Coréenne de 75 ans, raconte : « Une fois que vous devenez consciente de la mort et que vous en faites l’expérience, vous adoptez une nouvelle approche de la vie. »

En dehors de l’Asie, la cercueil-thérapie reste rare. En Europe et en Amérique du Nord, le tabou autour de la mort et la faible demande sociale rendent cette expérience inhabituelle. Quelques initiatives isolées existent, comme la société MeetEnd à Montpellier, qui a proposé de fausses funérailles à quelques individus, mais le phénomène reste très marginal et sa continuité ne semble pas confirmée à l’heure actuelle.

La littérature contemporaine s’est penchée sur le rapport à la mort. Dans La vie heureuse, David Foenkinos transpose, à travers une fiction, ce rituel sud-coréen : un personnage principal, en plein vide existentiel, expérimente ce rituel singulier et réorganise entièrement sa vie. Cette référence littéraire souligne la fascination croissante pour l’idée d’une mort symbolique comme moteur de renaissance personnelle.

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