Leïla Slimani souligne que « l’activité d’écrivain est en opposition avec la vie ». Une besogne solitaire qui exige une concentration exclusive pour son éclosion. L’écriture s’imposerait comme un retrait. La solitude serait motrice, offrant une introspection nécessaire à la création. L’autrice explore sans relâche différents aspects de son existence : ses origines, sa sexualité, son rapport presque toxique à l’écriture. Elle précise : « Pourquoi est-ce que j’écris ? Pourquoi est-ce que j’accepte de me faire dévorer par cette activité ? »
Dans Le Parfum des fleurs de la nuit, récit autobiographique, elle met en lumière un profond paradoxe : l’opposition entre la liberté créatrice que procure l’écriture et la claustration indispensable à sa production. Cet ouvrage naît d’un défi relevé pour la collection « Ma nuit au musée » des éditions Stock : passer une nuit à la Punta della Dogana, à Venise, en avril 2019. Rapidement, comme elle l’explique dans une interview pour la Librairie Mollat, elle écarte l’idée de dépeindre les œuvres artistiques. Elle préfère utiliser cette solitude pour introspecter son essence, ses origines, sa condition. Dès l’introduction, elle écrit : « La première règle quand on veut écrire un roman, c’est dire non. Non, je ne viendrai pas boire un verre. Non, je ne peux pas garder mon neveu malade. » Pour elle, la littérature implique le renoncement. Ce retranchement deviendrait source d’une liberté : « La réclusion m’apparaît comme la condition nécessaire pour que la Vie advienne. Comme si, en m’écartant des bruits du monde, en me protégeant, pouvait enfin émerger un autre possible. »
En offrant un espace unique, ce retranchement permet d’accueillir divers sujets à explorer. À l’instar d’écrivains comme Laurent Mauvignier, qui explore la vie de sa famille dans La maison vide, ou Gaël Faye avec Petit Pays et le génocide au Rwanda, le passé s’immisce, s’explore et se réinvente. L’écrivaine évoque avec nostalgie des souvenirs d’enfance. Elle se résout à l’inéluctable : elle ne les revivra jamais. Pourtant, l’ouvrage rappelle que l’écriture possède une force unique, celle de permettre de revisiter des parts enfouies de l’enfance. « Ce monde a disparu. Et je ne veux pas le déflorer. Il deviendra un roman peut-être, car seule la littérature pourrait faire ressurgir des souvenirs engloutis. » Cette citation extraite du Parfum des fleurs de la nuit annonce la trilogie Le Pays des autres, publiée quelques années plus tard. Tout au long de son livre, elle partage les ébauches de ce travail colossal. Par cette création, elle offre à son lectorat une fresque semi-autobiographique, largement inspirée des récits de sa propre famille.
Leïla Slimani rappelle un vieux fantasme de romancier : s’isoler. Elle cite de nombreux auteurs : « L’histoire de la littérature regorge de figures de reclus magnifiques, de farouches solitaires. D’Hölderlin à Emily Brontë, de Pétrarque à Flaubert, de Kafka à Rilke, s’est construit le mythe de l’écrivain hors du monde, éloigné de la foule et résolu à consacrer sa vie à la littérature. » Rilke, dans Lettres à un jeune poète, décrit la force bienfaitrice de la solitude, qu’il distingue de l’isolement. Elle interroge aussi l’incidence de notre société sur cette quête. Elle cite Stefan Zweig : « Notre époque n’est-elle pas précisément celle qui ne permet pas le silence, même aux plus purs, aux plus isolés, ce silence de l’attente, de la maturation, de la méditation et du recueillement ? » Il estime que le bruit de notre époque nuit à la création et pousse les artistes à la claustration la plus totale. Cette vision presque dogmatique illustre un nouveau paradoxe : l’écrivain, bien qu’il dépeigne le monde, doit s’en extraire.
Longtemps présentée comme un soulagement, l’autrice déconstruit cette idée en décrivant la singularité de son rapport à l’écriture. Loin de l’idéal d’une création libératrice, elle compare l’écrivain à un « drogué » : « l’écrivain est un peu comme l’opiomane, et comme toute victime de l’addiction, il oublie les effets secondaires, les nausées, les crises de manque, la solitude, et ne retient que l’extase. » Tout au long de l’ouvrage, elle interroge la création et ses effets. Elle brise ainsi le mythe de l’écriture bienfaitrice et révèle une condamnation que subit le créateur. Boris Cyrulnik, dans La Nuit, j’écrirai des soleils, vante les bienfaits de l’écriture comme outil pour surmonter les traumatismes. Leïla Slimani considère, au contraire, qu’il faut cultiver ses souffrances pour créer. Il ne s’agit pas de s’en défaire, mais de les utiliser. On peut donc dresser ce schéma : la solitude permet la création littéraire ; la liberté qui en émane offre une jouissance semblable à la drogue. Comme toute dépendance, l’auteur en désirerait le résultat et reproduirait ce schéma en omettant les effets indésirables qui le minent. Elle écrit : « Souvent j’ai pensé à m’armer d’un marteau et à me briser le tibia. L’écriture est un combat pour l’immobilité, pour la concentration. » La solitude n’est plus un état adapté à la création : elle en serait la condition nécessaire.
